samedi 29 décembre 2012

Vivat flamand, origines

mise à jour le 13 juin 20016


collection personnelle



Le Vivat dit Flamand n’a aucun rapport avec la Belgique. Les héros du jour (mariés, centenaire, médaillé…) l’écoutent chanté par l’assemblée debout. La personne qu’on honore est assise sous un dais improvisé que ses plus proches voisins font avec une serviette tendue à bout de bras au dessus de sa tête. Jadis un voile blanc était tendu au dessus des époux pendant la bénédiction nuptiale. A la fin un ami verse dessus quelques gouttes de vin blanc ou de champagne en manière d’eau bénite !
Le refrain et les paroles latines viennent selon moi, du Vivat de l’abbé Rose, composé pour le couronnement de Napoléon, en 1804, et devenu vite populaire. L’air fut joué par un régiment de Saxons sur la grand place de Tourcoing en 1816. Les paroles françaises sont de Boissières, maître de musique tourquennois. Le sous chef de musique saxon, Karl Wugk se fixa à Tourcoing en 1819, et fit connaître cet hymne au pays Lillois, encore très souvent chanté
écrit Fernand Carton dans Récits et Contes populaires des Flandres en 1980.

La musique semblerait provenir d’une composition de l’abbé Nicolas Roze (et non Rose) qui fut intégrée à la messe du sacre (et non du couronnement) composée par Giovanni Paisiello et Jean François Le Sueur.
On a retrouvé les partitions de cette œuvre, Jean Mongrédien les a restaurées et elle furent interprétées et enregistrées récemment au festival de la Chaise Dieu mais le fameux Vivat n’a, sauf le titre, aucun rapport avec le nôtre. On peut écouter un extrait du Vivat de Roze (c’est le deuxième) ici et même commander la messe entière… l’intégrale du Vivat de Roze est ici.

Exit l’abbé Roze, restent Boissières, maître de musique tourquennois et Karl Wugk, sous-chef de musique saxon. Frédéric Boissière (1), sans "s", fut pendant quelques années maître de chapelle et organiste à l'église Notre-Dame de Tourcoing. Né en 1841 dans la Haute-Vienne, il est appelé vers 1860 dans le Nord où il réside quelques années. Mais vers 1865, attiré par la capitale, il obtient le poste d'organiste devenu vacant à l'église Saint Gervais. Il a composé la musique de nombreuses romances, dont le fameux C'est un oiseau qui vient de France. Il meurt le 18 décembre 1889, victime peut-être de l'épidémie d'influenza. Est-il le compositeur ou l'arrangeur du Vivat ? je possède une partition du Vivat, pas encore flamand, dont l’harmonisation est signée F. Boissière, elle n'est pas datée et la musique n'a aucun rapport avec le Vivat que l'on connait.




L'arrangement de Frédéric Boissière



la version populaire


Il existe aussi une famille Boissière à Roubaix qui descend de Jean Michel, commissaire de police, né à Paris vers 1751. Un de ses fils, Louis César, a écrit de nombreux textes, dont un chœur chanté à Roubaix à l’occasion de l’arrivée de l’Empereur, en 1853, sur une musique de Laurent de Rillé, toujours présent quand il s’agit de chorale. Louis César Boissière (1812-1883) a fait une carrière militaire comme capitaine au 8e régiment de lanciers, à Pont à Mousson. Il est fait chevalier de la Légion d’Honneur en 1859. Il pourrait bien être aussi notre auteur perdu. À moins que ce soit son frère, Achille Victor, très impliqué également dans la vie musicale roubaisienne, puisqu’il est président de la Grande Harmonie de Roubaix au milieu du XIXe siècle.

Une autre source mentionne aussi Charles Wugk :
N° 11 de la Grande Place, maison Schabannel, anciennement le café de l’Ecu de France. La fille du cafetier épousa en 1819, Charles Wugk chef de musique au détachement des saxons qui occupèrent la ville après Waterloo. C’est là que fut créé le Vivat Flamand chanté dans nos contrées. La musique est d’origine saxonne, les paroles en latin étaient chantées par les soldats et les Tourquennois qui se trouvaient tous les jours sur la Grand Place au moment du concert. Les paroles en français “qu’il vive à jamais, en santé en paix” furent ajoutées plus tard par un auteur inconnu. La ritournelle au carillon de Tourcoing entonne le Vivat à la demi de chaque heure du jour
Si les rues de Tourcoing m’étaient contées, Jean Christophe, 1978

Carl Wugk est né à Riesa en Saxe, sur son acte de mariage à Tourcoing, en 1818, (il épouse Sophie Vercambre, cabaretière comme sa mère), il est dit musicien au régiment d’infanterie du Prince Maximilien, en garnison dans la ville. En 1819 il succède à Jacques Petit, à la direction de l’harmonie de Tourcoing. En 1821 il prend la direction de la Grande Harmonie de Roubaix.
Carl Gottlieb, dit Charles Théophile, Wugk (1794-1855) a eu quatre enfants, dont trois seront musiciens, le plus connu, Charles Désiré Joseph (1819-1862), devient un pianiste et compositeur réputé, il épouse Louise Sabatié à Lille en 1845, et après plusieurs concerts remarqués par la critique musicale, on le retrouve au Canada, où il a gardé jusqu'à nos jours une certaine renommée sous le nom de Wugk-Sabatier, puis plus simplement Charles W. Sabatier. Son patronyme n’étant pas facile à porter dans un pays anglophone, comme le fait remarquer le New York Tribune, en parlant de sa fille Louisa, cantatrice : elle est née Wugk, mais a le bon goût de se faire appeler Sabatti.

Les partitions connues

Parmi les partitions du Vivat que je possède, deux ont pour titre Vivat Flamand. Une publiée en décembre 1926 dans la Gazette Musicale de France (revue éditée à Tourcoing par la maison Coupleux), harmonisée par César Bourgeois qui situe son origine, comme Desrousseaux dit-il, aux environs du XVIe siècle... et une autre, éditée en 1946, qui est harmonisée par Raymond Robillard (2), directeur du Choral Les XXX de Lille et professeur au Conservatoire de la même ville, dans les années 1930-1940. Il avait publié une première version, en 1938, seulement titrée Vivat.



Une autre harmonisation, sans mention de “flamand”, est signée de Camille Van Den Berghe (3), est datée de 1912 et la quatrième n’est pas harmonisée et porte le titre Vivat, Vivat Semper !, elle est imprimée à Lille chez Camille Robbe (voir l'image en haut de page). Contrairement à ce qu'affirme C. Bourgeois, Alexandre Desrousseaux ne mentionne pas le Vivat Flamand dans son livre Mœurs Populaires de Flandre Française, paru en 1889, de même cette tradition n’est pas évoquée dans Les Chants Populaires Flamands de Charles Edmond de Coussemaker. Si la plus ancienne mention de Vivat Flamand que l'on peut relever sur le site Gallica est datée de 1902, dans un recueil de la Campagne nationaliste de Jules Lemaitre et Godefroy Cavaignac "Qu'on me permette un souvenir. C'était à Lille. Après la conférence, qui avait eu lieu le soir, un punch était offert aux conférenciers. Les verres venaient de se choquer. Soudain, un Lillois commanda : « Le vivat flamand » Tous se levèrent. […] Alors un chant, grave et ardent à la fois, s'éleva, mêlé de paroles latines et de paroles françaises. Il souhaitait longue vie à ceux qui étaient venus parler de la liberté et de la patrie, et dans la vaste salle, il prenait une extraordinaire sonorité" ; j'ai trouvé sur le site de la Médiathèque de Roubaix une version de Gustave Nadaud datée de 1887 qui a pour titre Vivat Roubaisien :



Un autre arrangement du "Vivat des Flandres" a été composé par Albert Lucien DOYEN (1888-1976), interprété par Ferdinand Bacq, dit Kello, et le Cercle Orphéonique de Roubaix, enregistré dans les années 1960.




Vivat à la une


source : Bibliothèque municipale de Lille


En 1911 le journal L'Echo du Nord publie, à la une, un article sur le Vivat, signé Albert Colleaux. Dans cet article Emile Ratez (directeur du Conservatoire de Lille) suggère qu'il pourrait dater du Moyen Age, Alphonse Capon (professeur de chant au Conservatoire de Lille) penche plutôt pour un toast des psalettes de la fin du XVIe siècle. Hélas ces hypothèses sont données sans source pour les appuyer. Quelques jours plus tard, Jules Watteeuw (1849-1947), le chansonnier tourquennois, répond à cet article en rapportant le témoignage de vieux Tourquennois qui lui "ont assuré qu'ils avaient entendu (le Vivat) dès leur jeunesse, et l'un d'eux m'a donné, jadis, la version suivante : Ce Vivat aurait été importé d'Allemagne en 1816, sous les Alliés, par un corps saxon occupant Tourcoing. […] D'après notre vieux Tourquennois, les Saxons nous auraient transmis le Vivat dont ils ne chantaient que le texte latin. Quant aux paroles françaises, elles auraient été ajoutées à Tourcoing, mais par qui ? Je l'ignore. Cette version a quelque apparence de réalité ; ce Vivat n'était chanté qu'à Roubaix et Tourcoing, et M. Wugk, ayant été chef de musique dans ces deux villes, il est possible que ce soit lui qui l'ait perpétué. […] J'ajouterai que M. Boissières [sic], ex-professeur de musique à Tourcoing, a complètement transformé la psalmodie du vieux Vivat en un chant large et brillant" (voir la vidéo plus haut)
Cet article nous donne l'origine des diverses affirmations qui ont été reprises, avec quelques d'erreurs, par F. Carton, J. Christophe, C. Bourgeois, etc.

En définitive on ne sait pas, avec certitude, d’où vient cette mélodie et ces paroles mi-française, mi-latine. Il semble que l'origine allemande des paroles en latin est la plus probable, il existe de nombreux chants allemands, notamment d'étudiant qui utilise le latin. Par contre on ne connait pas l'auteur des paroles françaises, mais on peut supposer que c'est aussi F. Boissière. Une chose est certaine, cela n’a rien de flamand, à part d'être chanté en Flandre. Dans les années 1920/30 on le nommait Vivat des Flandres ce qui me semble plus approprié.
Je crois que l'origine locale de ce chant ne fait aucun doute, on ne le retrouve pas au delà qu'un rayon de 100 km autour de Roubaix/Tourcoing. Si ce chant avait une origine populaire ancienne il aurait essaimé dans toute l'Europe, on en aurait trouvé de multiples versions différentes, des adaptions locales, comme c'est le cas pour toutes les chansons de traditions populaires.

Quant à la tradition de la serviette tendue au dessus de la personne honorée, elle est bien utilisée dans le rite catholique comme le mentionne la première source. On le retrouve illustré sur la partition d'un quadrille datée de 1866, Jour de Noces, composé par Edouard Detraux. Une étude détaillée sur l'origine de cette tradition est visible sur ce site. (et dans un commentaire ci-dessous).


collection personnelle



Edouard Detraux (1835-1869) est un commis négociant dunkerquois, compositeur amateur, je ne connais de lui que ce quadrille, édité à Paris, chez Coudray. La lithographie est signée Achille Barbizet, lithographe parisien.

Pour compléter cette page j'ajoute le Vivat de la Jeune France, une version du compositeur malouin Charles DELABRE (1870-1938) dédié à Ernest MARQUIS, président de cette association chorale dunkerquoise de 1928 à 1931, qui devait être publiée, mais qui est restée à l'état de manuscrit.



collection personnelle





Christian Declerck

(1) A sa naissance, le 29 mars 1841 à Aixe sur Vienne, Frédéric Boissière porte les prénoms de Martial Hyppolite Joachim, comme l'atteste son acte de décès au 11e arrondissement de Paris le 18 décembre 1889 et son acte de mariage à Colombes le 30 janvier 1873 avec Anne Marie Julie Bénard. Il est le fils de Martial Boissière, né en 1793 et décédé le 4 octobre 1842 à Aixe, et de Marguerite Chabrol décédée le 6 septembre 1862 à Aixe.

(2) Raymond Fernand Robillard, né à Harnes le 2 novembre 1895.

(3) Augustin Camille Victor Vandenberghe est né à Roubaix le 18 janvier 1863, fils d'Aloïse, dit Louis, et Jeanne Vermeulen, cabaretiers originaires de Rollegem (B). 1er prix d'orgue du Conservatoire de Lille en 1883, il est l'organiste de St Maurice à Lille et a joué au mariage du cinéaste Julien Duvivier et Olga Nochimowski le 23 décembre 1926 dans cette église.




1989
collection personnelle




jeudi 20 décembre 2012

Mouchafou ou Moezelzak



Deux articles publiés dans le bulletin de l'association Traces en mars et avril 1992


La planche 14


Cette planche (format réel : 32,5 x 45 cm) appartient à une série consacrée exclusivement aux cornemuses françaises ou apparentées (une trentaine de planches environ). Celle-ci a été achevée en 1981, à partir de documents et conseils de Rémy Dubois. Le livre de Hubert BOONE (1) n'était pas encore sorti, et les rencontres de collecteurs d'Arras (où furent exposés ces dessins) n'eurent lieu que deux ans plus tard.
Aujourd'hui, plus de dix ans ont passé, et quelques précisions s'imposent. D'autant que cette planche 14 est l'une des rares à avoir été imprimées et diffusées. Or, si je peux encore modifier l'original (chaque dessin étant amovible), les exemplaires imprimés et vendus sont, eux, définitif...
Voici donc une petite mise au point :

A : l'objectif d'alors était d'inclure dans une exposition sur l'instrument de musique dans le Nord de la France au moins UNE référence à la cornemuse de notre région, même si nous ne disposions que de documents écrits. Il devenait urgent de proposer un visuel synthétique, qui puisse établir des points de comparaison avec certaines autres cornemuses françaises, susciter l'intérêt et le discussion, et même servir d'éventuel repère ou de base d'identification pour l'amateur (au cas où...) ; même si nous risquions des erreurs ou des manques ; ce qui s'est passé...
D'où le titre "Zone linguistique picarde et anciens Pays Bas", formule un peu vague, mais qui supprime l'actuelle frontière et permet d'associer des instruments du Hainaut belge (n° 2, 3/4, 6, 7) à d'autres dont l'origine était plus qu'incertaine.

B : De plus, sa réalisation correspond à plusieurs enquêtes de terrain menées dans le Pas de Calais la même année (nous y reviendrons). nous espérions bien retrouver des instruments qui puissent être comparables à ceux-ci ; et s'y ajouter par la suite dans une seconde planche ; ce qui ne s'est pas encore passé... 

C : Une mise en conformité sous-entend la suppression de la cornemuse n°1 : on sait maintenant qu'il s'agit d'un modèle d'origine pyrénéenne. Elle était conservée au musée instrumental de Bruxelles, mais il paraît qu'elle ne s'y trouve plus...

D : A l'inverse, une lacune : la gravure de muzelzak, l'une des illustrations du Muzilkaal Kunstwoordenboek de Verschuere Reynvaan, (Amsterdam, 1975) reproduite dans Boone, page 57.

E : Le dessin du joueur de cornemuse Alphonse Gheux existe maintenant dans une version plus élaborée, mais il faut rappeler que cette illustration a été dessinée à partir d'un document photographique qui, à l'origine, comportait des retouches, destinées à mettre en valeur le pied et surtout le petit bourdon, au détriment d'ailleurs du boitier. Ces retouches ont été supprimées, c'est pourquoi ce dessin, et la photo publiée dans Boone, page 2, sont différents d'autres reproductions du même sujet, mais publiées antérieurement.

Dans le prochain épisode, nous parlerons des raisons qui nous ont poussé à inclure dans cette planche le boîtier Lobidel (au centre de la planche, n° 5)

Patrick Delaval

(1) Hubert Boone, La cornemuse, édit. Renaissance du Livre, Bruxelles, 1983

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Le boîtier Lobidel



Pourquoi ce boîtier a-t-il été inclus dans la planche 14 ? pure spéculation, d'accord, mais peut-être début de piste.
Dimension : 95 x 65 mm, il est conservé au musée des Arts et Traditions Populaires

Premier élément intéressant : ce boîtier de type français, c'est à dire plat à deux perces, est orné d'un visage sculpté en "haut relief". En cela, il se distingue des autres souches rencontrées sur le territoire, qui utilisent plutôt comme décoration l'étain, les miroirs, la marqueterie, la gravure rehaussée de couleurs, la nacre griffée, etc... Le décor sculpté est donc suffisamment rare pour qu'on se permettre d'établir un rapport avec la cornemuse retrouvée à Escanaffles par Rémy Dubois (2). Ce boîtier est lui aussi sculpté, mais d'une tête de bélier.
Ensuite, d'autres éléments décoratifs (pans, entailles) peuvent être rapprochés de ceux des deux cornemuses hennuyères (Bruxelles M.I. n° 2701 et 2702). Enfin, si la pratique des souches sculptées de têtes animales ou humaines se rencontre fréquemment dans l'iconographie des le XIIIe siècle, c'est surtout dans les anciens Pays-Bas qu'elle s'est le mieux maintenue. (voir au XVIIe siècle les œuvres de Jordaens, De Heem, Rubens et son école, Rickaert III, Teniers, etc...)
Les choses auraient pu en rester là. Or ils se trouve qu'une autre caractéristique de ce boîtier allait coïncider avec un fait régional. Le dos du boîtier porte une inscription gravée au couteau : LOBIDEL.
C'est un pur hasard (3) si nous avons découvert M. et Mme Lobidel à Labuissière (commune aujourd'hui rattachée à Bruay en Artois). Ils sont ébénistes de pères en fils, et ont toujours signé leurs meubles. Originaires de Ablain-Saint Nazaire, petite commune proche de Lens et totalement détruite en 14-18, ils sont très attachés à reconstituer leur arbre généalogique, mais ne disposent que de très rares documents.
Jusque là, rien de bien grave. Mais une enquête sur minitel, faites par Christian Declerck a montré que seule cette petite région du Pas de Calais abrite des Lobidel. Une vérification (décembre 1991) donne 18 adresses. deux exceptions tout de même : un dans le Nord et un dans les Ardennes (à Buzancy). C'est peut -être là qu'il faudrait chercher ?

Patrick Delaval

Post scriptum : Le répertoire des noms de famille du Pas de Calais, réalisé à partir du recensement de 1820 donne pour Lobidel quatre communes : Eleu dit Leauwette (6 Lobidel), Avion (7), Béthune (1) et Hulluch (3). Une rapide enquête à Avion et Hulluch nous a confirmé la présence de familles Lobidel depuis la fin du XVIIe siècle. Tous sont cultivateurs, ce qui nous fait supposer que le signataire du boîtier pourrait être plutôt le musicien que le facteur.

Christian Declerck

(2) Escanaffles est situé à mi-chemin de Tourcoing et Renaix, mais cette cornemuse était jouée à Popuelles. Voir Boone, page 103, note 128
(3) Stopé à un feu rouge, j'ai simplement levé les yeux sur leur enseigne.

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J'ajoute cette notice parue dans le catalogue de l'exposition L'instrument de musique populaire, usages et symbole, publié en 1980. Exposition se tenait au Musée national des arts et traditions populaires du 28 novembre 1980 au 19 avril 1981.





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Quelques définitions extraites de : Les instruments de musique populaire en Belgique et aux Pays-Bas

LA CORNEMUSE par Hubert BOONE édition La Renaissance du Livre (1983) 
 

 
[Nota : il s'agit de terminologie, c'est à dire simplement la localisation géographique des mots désignant une cornemuse. En règle générale on ne connaît pas la forme de ces instruments sauf pour la MUCHOSA dont il existe des exemplaires au musée de Bruxelles]


CORNEFOU
Ce vocable se rencontre sporadiquement dans les régions frontalières, notamment aux environs de Lille, nous avons noté Cornefou auprès de personnes âgées de Bondues et de Wambrechies ainsi qu'à Lille, dans le quartier populaire de Saint-Sauveur.

MUCHOSA (= muse au sac)
Des dénominations de ce type ont été notées en divers endroits du Hainaut, particulièrement à l'est de l'Escaut : Saint-Sauveur, Wattripont, Anserœul, Escanaffles, Pottes, Arc-Ainières, Velaines, Mourcourt, Forest, Cordes, Popuelles, Kain, Mont-Saint-Aubert et Montrœul-au-Bois. On trouve très souvent, en un même lieu, des variantes de prononciation comme muchosac, muzosa ou muzosac (1). A Dergnau, on a même entendu moujosac et Ellezelles, muchasac..
Plus loin, vers Tournai et surtout  l'ouest de l'Escaut, la terminaison en "c" disparaît : -sac devient -sa, et le "ch" picard cède définitivement la place au "z" français : mucho- devient muzo-; C'est le cas notamment dans les localités de Pecq, Ramegnies-Chin, Blandain, Orcq et Tournai (2).

MUCHAFOU
L'aire de diffusion de ce terme se situe principalement dans le triangle Renaix-Leuze-Ath. Nous l'avons noté à Buissenal, Moustier, Frasnes-les-Buissenal, Grandmetz, Mainvault, Oeudeghien et Ostiches (3). En Dehors de cette région, d'ailleurs bien délimitées, muchafou a encore été rencontré à Péruwelz, Bon-Secours et, Curieusement, à Nasst et à Roeulx près de Soignies (4). On entend aussi parfois la variante MOUCHAFOU.
Le deuxième élément du terme doit correspondre au latin follis (sac ou soufflet). L'ancien français fol peut aussi désigner un instrument de musique.

PIJPZAK - SACKPIPE - PIP'SAC
[J'extrais du texte ce qui concerne notre région]:
Quelques auteurs font remarquer que, dans la région liégeoise, les vocables du type pip'sac seraient empruntés aux régions de langue néerlandaise ou allemande avoisinantes.  C'est bien possible, mais nécessairement vrai. en effet, dans la région de Boulogne-sur-Mer et en d'autres endroits des régions de dialecte picard, on a noté le terme de PIPOSSA (=pipe-au-sac) et d'autres variantes. Ceci montre que l'expression appartient aussi en propre à la région de langue française (5).
 
 
(1) : Les termes picards muchosa, muchafou, moujacou et cornefou ont été notés par nous entre 1965 et 1973. Le Musée de la Vie Wallonne organisa, en 1974, une enquête écrite (questionnaire auxiliaire n°16) concernant la cornemuse hennuyère. En ce qui concerne le nom de l'instrument, les quelque 130 correspondants n'ont pu donner aucune réponse. Seul le collaborateur de la commune de Kain signala le terme muso-sa, tandis que Roger Boucart, garde champêtre à Mourcourt et l'un de nos premiers informateurs, écrivait mucho-sac. Il fut également en mesure de fournir des réponses détaillées à d'autres questions ; sa lettre au Musée de la vie Wallonne fut publiée intégralement dans : Monographie du village de Mourcourt, A. JUBARU,  1975. [voir ci-dessous]
Le terme muzosa se trouvera encore cité plus tard dans le poème I va v'nir in oiseau de l'écrivain dialectal tournaisien Paul Mahieu (1979). L'auteur a entendu ce mot employé par sa mère, originaire de Hollain (Brunehaut) près d'Antoing.
(2) : On a noté muzosa à Gondecourt près de Lille (cf. Cochet, le Patois de Gondecourt, 1933). Dans les environs d'Escaupont, toujours en France, notre correspondant André Lévêque a pu noter muzosa et muzo'so.
(3) : On rencontre aussi dans certains de ces endroits, des variantes du type MUCHOSA.
(4) : Ceci pourrait indiquer que l'aire linguistique du terme MUCHAFOU était, à l'origine, beaucoup plus étendue.
(5): Deseille, Curiosités de l'histoire du pays boulonnais ,1884 (pipossa) ; - Debrie, Lexique picard du berger, 1977 (pipe o so) ; - L. Tétu, Glossaire du parler de Berck, 1981 (piposo)

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MUCHOSAC - MOEZEL/MUZEL/MUISJOSAK

L'an dernier, le Musée de la Vie Wallonne demanda à Monsieur Roger BOUCART s'il voulait réunir une documentation sur les "joueurs de cornemuse". Voilà sa réponse, datée du 21 juillet 1974. "Les souvenirs que les doyens d'âge de notre commune, auprès des quels nous nous sommes renseignés, gardent encore des anciens joueurs de cornemuse à Mourcourt, sont vagues et imprécis. Ceux-ci ayant pour ainsi dire totalement disparus en début de ce siècle, les derniers cornemuseurs furent rencontrés quelques années avant la grande tourmente de 1914-1918.
Cette cornemuse artisanale appelée chez nous MUCHO-SAC, était l'instrument préféré des ménestrels, des troubadours émules des derniers trouvères d'antan qui, en certaine période de l'année, principalement à l'approche des fêtes (les Rois, de la Passion, ...) apparaissaient dans nos villages allant de porte en porte, interprétant sur leur instrument des airs le plus souvent de leur composition, récoltant au passage moults pièces de monnaie en guise de récompense.
En principe, leur apparition coïncidait toujours avec une de ces fêtes, qu'ils rappelaient aux habitants des villages qu'ils traversaient. Néanmoins, au vu des renseignements recueillis nous restons convaincu que cet instrument restait l'apanage des nombreux bergers qui à l'époque sillonnaient la région avec leurs troupeaux. Des noms de deux hameaux de la commune rappellent par leur étymologie la présence dans la localité de nombreuses bergeries. "Quiévremont" signifie "Mont aux Chèvres". La plupart de ces bergeries étaient sans doute la propriété des gros censiers du XVIIIe et XIXe siècles. Bailly de Lagny 1716 - de la Motte 1707 - de la Melle etc. Ces fermes existent toujours, les exploitants actuels, que pour la circonstance nous avons rencontrés, n'ont pu nous éclairer davantage, d'aucuns ignorant même la chose.
Par la suite, poussant nos recherches nous avons contacté deux petits-fils de berger : l'un presque octogénaire, toujours désigné sous le sobriquet de "el berger", dont le grand-père décédé en 1901 à l'âge de 84 ans, gardien de moutons toute sa vie, s'était servi de cet instrument. Nous avons pu grâce aux renseignements récoltés faire une synthèse que nous livrons à votre curiosité avec bien entendu toutes les réserves que cela impose.
Comme déjà rappelé, le mucho-sac était l'instrument favori des bergers, que certains plus habiles confectionnaient eux-mêmes. Le sac ou outre, était fait d'une panse de brebis, ce n'était ni du cuir ni du tissus quelconque. Cet organe, une fois enlevé, était gonflé d'air, séché, nettoyé de ses impuretés et assoupli par la suite au moyen de son de céréales (froment) que l'on frottait sur les parois. Ils obtenaient ainsi une peau souple et résistante qu'ils recouvraient ensuite d'une peau de chèvre pour l'embellir. Ce procédé de préparation qui était encore très en usage chez nous avant (la) guerre, peut être retenu, si l'on se rapporte à nos vieux paysans qui gardaient toujours frais leur tabac dans des vessies de porcs traitées de la même façon. Le tuyau qui d'un coté formait l'embouchure et de l'autre était rattaché au sac, d'une longueur de trente centimètres environ, pouvait être en bois ou encore fait à partir d'un os finement travaillé d'une des pattes du mouton. Quant aux anches complétant l'instrument, sans doute en bois, aucune indication précise n'a pu nous être fournie.
Toujours d'après nos petits-fils de berger, leur grand-père (1) jouait du mucho-sac le plus souvent pour se distraire de sa longue solitude que sa profession imposait, quand aussi il se déplaçait avec son troupeau, les airs qu'il interprétait lui permettant de signaler sa présence aux gens des bourgs et hameaux qu'il traversait, de garder le pas, de soutenir sa marche parfois longue quand par nécessité il se voyait obligé de gagner des pâturages très éloignés de son bercail.
L'aîné des deux se souvient très bien, que le retour de son grand-père après plusieurs mois d'absence donnait toujours lieu à une festivité familiale. Retour qui s'effectuait à l'approche des premiers frimas et qui était fêté dans l'allégresse réunissant membres de la famille et amis du berger, qu'au son doux et harmonieux de son mucho-sac faisait danser jusque bien tard.
Il se rappelle aussi, que bambin, entendant au loin son grand-père revenir, accompagné des gosses de son âge il partait à sa recherche, rentrant tous au village la main dans la main, dansant la ronde autour du berger, qui sans doute heureux et fier de sa suite comme il pouvait l'être à l'époque, s'époumonait à jouer de son instrument. En ce temps là, le retour du berger qui représentait un symbole, était un événement cher aux coeurs des villageois.
Il était le plus souvent chaussé de gros sabots en bois de saule, ceux-ci avaient la particularité d'être légers à porter, d'avoir le bout terminé en pointes très effilée, se recourbant sur le dessus en forme de demi-S. Affublé d'un pantalon de drap sombre, résistant et solide, la partie inférieure enserrée au mollet à l'aide de fines lanières de cuir, portant à la bonne saison sarau large, de toile bleue aux bords plissés, remplacé dès les premiers froids par un veston fait de peau de mouton fourré à l'intérieur, disposant toujours d'une longue pélerine lui descendant jusqu'aux chevilles, coiffé d'un chapeau à large bord et équipé de la légendaire houlette.
Il est bien évident et nous tenons à le signaler, que tous les bergers ne jouaient pas du mucho-sac, la pratique de cet instrument restait le privilège de quelques-uns dont le nôtre en particulier qui, en dehors de cette distraction occupait ses loisirs en tricotant bas et chaussettes en laine, confectionnant des débouche-pipes au départ d'os prélevés de la charpente du mouton dont la partie supérieure représentait toujours un animal, soit un mouton, chèvre ou chien, le tout d'une grande finesse d'exécution. Ces objets servaient-ils le cas échéant à l'entretien de son instrument ? On peut le supposer. A partir de ce moment, l'idée que déjà nous nous faisions sur les dons d'artiste de notre berger, allait par la suite de nos recherches, se confirmer.
Au vu des photos du formulaire, le cadet des deux frères, (l'aîné étant atteint de cécité depuis plusieurs années) n'a pu se prononcer, pour le peu de souvenir qu'il en garde, l'une comme l'autre pouvant représenter l'instrument de son grand-père, donnant toutefois une préférence à celle de droite.
Quand à sa destination et ce qu'il en serait advenu, ils sont tous deux formels, c'est l'aîné de ses fils au nombre de quatre, domicilié à l'époque en la commune d'Escanaffles, qui le reçut en souvenir (tradition respectée) étant d'ailleurs le seul à pouvoir jouer de cet instrument. Quoique divisés sur la date, cela nous importait peu, d'autant plus que ce renseignement nous fut par la suite confirmé en contactant un historien âgé de 85 ans, ancien maire de la commune natale du berger, qui d'ailleurs l'avait très bien connu.
Nanti de tous ces renseignements, nous avons alors orienté nos recherches dans la région d'Escanaffles où, celles-ci facilitées par nos fonctions, allaient s'avérer des plus fructueuses, nos nombreuses investigations nous permettant de retrouver les accessoires intacts bien conservés, sauf l'outre tombée en ruine n'ayant pas résisté aux ans et qui avaient composé le mucho-sac du vieux berger. Inutile de vous dire qu'heureux et ravi nous étions. Nous avons retrouvé la partie qui servait d'embouchure (2) ainsi que les deux anches (3), conçues à partir d'une essence de bois que nous croyons être du merisier (très répandu chez nous), une autre partie vu sa teinte pourrait être de l'acacia.
Le tout forme huit pièces, toutes s'emboîtent les unes dans les autres. Deux pour l'embouchure, trois pour chacune des deux anches, la dernière servant sans doute de réserve. L'extrémité évasée en bois d'une des anches formant pavillon est recouverte d'une matière dure osseuse que nous supposons de la corne, la partie supérieure qui s'y emboîte est percée de huit trous, sept sur la face avant, un sur le haut de la face arrière.
La pièce centrale de la anche d'apparat plus volumineuse que les autres, a permis à l'artisan de se développer ses dons d'artiste, en effet l'une des faces représente une église, peut-être celle de son village, l'autre un berger en position debout tenant sa houlette ayant à ses pieds son mouton et son chien, le tout en relief finement sculpté.
Nous avons relevé de nombreuses inscriptions qui, pour nous restent à ce jour autant d'énigmes. Nous vous les livrons. NEA - CALVA - NPIN - SAINT-DRUON (4) - FABNART - ASBOURS - MOURTBRA. Toutes ces lettres sont représentées en pointillé, bien visibles sur la photo marquée d'un X, les plus grandes peuvent atteindre un centimètre de hauteur, d'autres de moitié moindre.
Etant donné que ce travail s'est effectué à l'oeil il se peut que des erreurs se soient glissées dans le relevé, la forme de certaines lettres ayant pour ainsi dire presque disparu. D'après l'aîné, il pourrait s'agir du nom de ses meilleurs chiens, qu'à leur disparition il gravait en souvenir sur les anches. Aucune date n'a pu être relevée. Grâce à la bonne obligeance de notre secrétaire communal, autant chevronné de pellicule que passionné d'histoire, nous avons pu avec l'autorisation du dépositaire en prendre des photos que vous trouverez ci-jointes.
Notre mission touchant à sa fin, le but étant presque atteint nous arrêtons ici notre documentation, espérant que susceptible d'intérêt elle vous aidera dans vos futures recherches que nous vous souhaitons fructueuses.Toutefois nous tenons à vous informer, afin que vous en gardiez la primeur, d'autres musées sont sur la piste, que voici plusieurs années nous avons reçu la visite d'un membre du Musée Royal d'Histoire de Bruxelles (5) venu expressément aux renseignements à ce sujet, qu'il avait grâce aux éléments d'archives consultés, établi que notre région et principalement notre commune, possédaient encore au XIXe et début du XXe siècle de nombreux joueurs de cornemuse, tous bergers qu'au départ des données recueillies, il avait pu reconstruire un de ces rares instruments dont le morceau de sa composition qu'il nous interpréta nous avait ravi et émerveillé, d'aucuns beaucoup plus âgés que nous surpris par cette peu commune musique avaient de suite reconnu les bergers d'antan.

Les plus belles choses en ce monde ayant le pire destin, nous vous quittons ... à regret, ne nous restant plus qu'à vous remercier pour le plaisir immense que ce service nous a procuré, nous permettant de connaître des moments exaltants mais aussi de déception et d'espérance; de revivre en souvenir avec intense émotion une époque où la vie, nous en sommes persuadé, était encore un bien merveilleux voyage. Bonne chance à votre Musée de la Vie Wallonne. Sympathie et amitiés WALLONNES.

Roger BOUCART Garde-Champêtre MOURCOURT.

 (1) : il s'agit de Charles-Louis Lehon, Popuelles, ° 1817 - † 1901. Sa mucho-sac a été retrouvée par Rémi Dubois chez l'arrière petit-fils du berger, monsieur Marcel Lehon, berger à Escanaffles. Elle se trouve maintenant au Musée Instrumental de Bruxelles.
(2) : embouchure, monsieur Boucart a sans doute le chalumeau en vue.
(3) : les anches, à mon avis, il veut dire les bourdons.
(4) : Saint-Druon, le patron des bergers et des bergères, il serait né entre 1102 et 1118 à Carvin-Epinoy. Sa mère étant morte avant d'accoucher, il fallu pratiquer une césarienne le lui sauver. Adolescent, après avoir rompu avec sa famille, il distribué ses biens aux pauvres, Druon quitte son village natal pour Sebourg, où il se réfugie chez Isabeau de Le Daire, là il obtient un emploi de berger. Druon est un compagnon des loups, c'est à dire qu'il est meneur de loups. Il entreprend neuf fois le pèlerinage à Rome. Il meurt le lundi de Pâques, le 16 avril 1186 à Sebourg.
(5) Monsieur Boucart se trompe, il s'agissait sans doute de Hubert Boone du Musée Instrumental de Bruxelles, lors de ses enquêtes dans le nord du Hainaut dans les années '60.