samedi 21 décembre 2013

Le dernier joueur d'épinette

mise à jour 1er février 2015


Publié dans l'Almanach du Journal de Roubaix en 1939



C'est un petit homme propret, alerte encore malgré ses 74 ans bien sonnés, et que l'on rencontre parfois, le dimanche, dans un café du centre, jouant allègrement de son instrument. Il est le dernier, sans doute, des joueurs d'épinette, cet instrument vieillot, au son duquel dansèrent jadis, au Grand Siècle, marquis poudrés et belles dames aux atours somptueux… Le vieux joueur lui a conservé tout son attachement ; il faut le voir caresser son cher instrument qu'il a d'ailleurs confectionné lui même, avec des soins attentifs… 
Gustave Desmons, tel est son nom, est un Roubaisien de vieille souche qui vit le jour en 1864, Grand Place, où son père, barbier et cabaretier, possédait jadis son échoppe et un atelier d'ourdissage. C'est là qu'il grandit ; la conscription l'épargna et il ne lui vint jamais à l'idée de quitter l'ombre de son clocher. Ses plus lointains voyages furent La Festingue et Herseaux où il allait de temps en temps faire sa provision de tabac belge. Il se maria, eut quatre enfants, et vieillit ainsi doucement, sans beaucoup s'en apercevoir, bercé par les accords surannés de son épinette.
Comment il choisit son instrument ? Il ne sait plus, il lui semble que toujours il sut jouer de l'épinette. Ce n'est pas un artiste, bien sûr, ni un virtuose. Il est beaucoup plus que ça : un fervent, et son répertoire ne comporte pas moins de 580 morceaux ! Il est éclectique dans ses goût, et ses exécutions vont du grand air de "la Traviata"… à "la Valse à Julot". Il n'est pas musicien, non plus, et les premiers éléments du solfège lui sont inconnus.
- Seulement voilà, dit-il, d'un air entendu, j'ai de l'oreille.
Et il lui suffira d'ouir une ou deux fois tel ou tel air pour que celui-ci reste gravé dans sa mémoire. Naturellement, il ne faudra pas lui demander une interprétation rigoureuse de la partition. Il a d'ailleurs le classicisme en horreur et il aime donner à ses airs une personnalité parfois assez inattendue. C'est ainsi que l'ouverture de Poète et Paysan se voit, de-ci de-là, agrémentée de petites variantes que Suppé n'avait certainement pas prévues. 
- On est artiste ou on ne l'est pas… pas vrai ?
Gustave Desmons est son propre facteur et, tout comme le luthier de Crémone, il cherche inlassablement de nouvelles sonorités. Son rêve serait d'imiter parfaitement - en tonalité et en puissance -  le piano mécanique, le crin-crin, son grand ennemi. Aussi ne pouvant y parvenir par le simple moyen de l'épinette, il y a adjoint tout un système de grelots dont il arme ses poignets. Il faut le voir alors se trémoussant comme un beau diable, faire du bruit comme quatre !
Il est son propre facteur, nous avons dit. mais il ne dédaigne pas, à l'occasion, d'exercer pour autrui ses talents de luthier.
- Mais sur commande seulement, ajoute-t-il.
Il se contente de peu, et pour soixante francs, il fabrique, dans sa petite maison de la cour Lefèbvre, rue Notre-Dame des Victoires à Roubaix, une excellente épinette du genre dit "des Vosges". Il ignore totalement d'ailleurs, l'existence des épinettes à clavier. Quelques planchettes de sapin, quelques cordes à violon et diverses ustensiles lui suffisent pour monter une épinette qu'il enjolivera ensuite de mille fioritures de son cru.
- Seulement voilà, les clients sont rares, très rares, constate-t-il en hochant la tête.
Maintenant il nous faut dire que ce grand méconnu ne joue pas seulement pour l'amour de l'art. Chômeur depuis dix ans, il tire de son épinette quelques ressources qui viennent agréablement soutenir son modeste budget. Le samedi soir, le dimanche, les jours de fêtes, son épinette sous le bras il déambule en ville, entrant ici ou là, dans un café accueillant.
En attendrissant à force de naïve fierté, il régale les consommateurs d'une audition. Il lui est même parfois arrivé - bonheur suprême - que le jazz de l'établissement se mit de la partie, et c'est alors un véritable récital qu'il offrait à l'assistance. Puis casquette à la main, il fait le tour de "l'honorable société", recueillant force gros… et petit sous.
- Oh ! vous savez, dit-il d'un air désabusé, les cachets ne sont jamais bien gros : dix francs le dimanche, sept ou huit francs en semaine…
Tel est Gustave Desmons, le dernier joueur d'épinette, qui, si vous le désirez, jouera pour vous "O sole mio" ou "J'ai perdu mon pantalon". M. L.

*****


Gustave Joseph Desmons est né le 1er mars 1864, fils d'Isidore Jacques et Célina Lerouge. En 1884, lors de la conscription militaire, un défaut de vision, une taie sur la cornée droite, le fait affecter dans les services auxiliaires, au service alimentation où il exerce son métier de boulanger. A son mariage, le 5 septembre 1887 avec Eugénie Carlier, il se dit ourdisseur.
Il est le premier des "derniers joueurs d'épinette" qui seront découverts dans la région Nord-Pas de Calais. D'autres suivront beaucoup plus tard, tels M. Desmedt à Roncq, Marcel Leuwerck à Bailleul, Albert Bulques à Fives-Lille, Jean-Baptiste Gernez et sa fille Marie à Avesnes les Aubert, Jules Buzard à Cagnoncles, Adolphe Canonne à Avesnes les Aubert, Henri Jocaille à Quievrechain, que vous pouvez retrouver dans le livre de Patrick Delaval, l'Epinette du Nord.

J'ajoute cette découverte récente. Il a existé une société musicale nommée Les Joyeux Epinettistes Roubaisiens, créée en 1900, d'abord dirigée par A. Bruggeman, qui était constituée de 27 exécutants., puis par V. [Victor ?] Hayart, avec 30 participants, en 1905-1907. Information relevée dans l'Annuaire des Artistes. Peut-être que M. Desmons en a fait partie ?

Christian Declerck



mardi 17 décembre 2013

Luthiers amateurs

La lutherie a toujours attiré les amateurs, et certains sont même devenus des professionels. Voici trois exemples régionaux : Léon Vanstaevel à Ghyvelde, Yoska Pokker à Lens et Amand Carey à Dunkerque.


Léon Vanstaevel (1881-1973)


photo Laurent Claeys


Le Nord Matin en 1966 : "Ghyvelde : comment à 80 ans, on ajoute une corde à son… violon. Oh ce ne sont pas des Stradivarius, mais si l'amour et la minutie suffisaient à engendrer la qualité d'une œuvre, les deux violons de M. Vanstaevel seraient de pures merveilles. Qu'en sait-on d'ailleurs, puisque nul n'a jamais frotté l'archet sur leurs cordes ?
Né voici 85 ans à Ghyvelde, M. Vanstaevel est un vieillard sans histoire. Il n'a jamais habité une autre terre que celle de sa naissance et son village l'a vu successivement ouvrier agricole jusqu'à quatorze ans, puis accordéoniste. Cet instrument était alors peu répandu en Flandre française et Léon Vanstaevel se tailla rapidement une solide réputation d'animateur de bal. Il en devint assez riche pour s'offrir un café : "Au  Rosendaël" qu'il exploita jusqu'en 1932. Un fils, lui était né, Camille, qui reprit bientôt l'accordéon de papa et le "père Léon" chercha d'autres passe-temps.
C'est ainsi que notre homme s'amusa à fabriquer de toutes pièces une dizaine d'accordéons et quelques "grosses caisses" — "des Jazz-band" nous précise-t-il en clignant un œil malicieux. Il en fit cadeau à son fils.
Puis un beau jour, il eut l'idée de fabriquer un violon… avec des bâtons d'allumettes ! Nul ne peut préciser le sort de cet étrange instrument mais M. Vanstaevel avait ce jour là pris goût à la chose : il fabriquerait des violons.
Il y a cinq ans environ, sans plan, sans modèle, sans savoir jouer de cet instrument, il se mit à la tâche. Ses premiers essais furent des échecs quand il tenta de "former" le bois de la caisse… Et puis il découvrit qu'il fallait le tailler dans la masse, que certains bois possédaient les qualités nécessaires à certaines pièces, que les couches de vernis devaient se succéder de telle manière, etc… Fabriquer un violon n'est pas une mince affaire.
Et voici comment aujourd'hui, M. Vanstaevel peut nous faire admirer ses deux super-productions en panama, ébène, palissandre et érable ; deux violons qui rendent — ma foi — un son de violon tout à fait pur. Petit-être l'oreille d'un spécialiste pourrait-elle y déceler les éléments d'une flatteuse appréciation.
"Voyez-vous, déclare le bonhomme, c'est bien dommage que je ne sache pas en jouer. J'ai fait mes violons après avoir fabriqué même les outils nécessaires pour leur donner leurs qualités. Mais il est encore plus facile de les créer que d'en jouer ; c'est bien la première fois que je ne fais pas ce que je veux de mes dix doigts…" J. C.



Léon Gaston Vanstaevel est né le 26 juillet 1881 à Ghyvelde, il y a épousé Elodie Stéphanie Daeye le 3 janvier 1900, il est décédé à Hondschoote le 26 février 1973.

Merci à Laurent Claeys de m'avoir transmis cette info


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Yoska Pokker (1926-2009)




Le Tambourineur, septembre 1981 : "M. Joseph Pokker, luthier en violon à Lens, en plein cœur du bassin minier. Un soir de semaine en 1980, il est 20h30, FR 3 est à Lens. Les jeux de 20 heures se terminent. "Yoska et ses tziganes" apparaissent à l'écran pour clore l'émission. On me racontera tout ça le lendemain (car je n'ai pas le courage de regarder ces jeux de 20 heures). Il est, paraît-il, fabriquant de violons. Contacts divers pour retrouver sa trace, et me voilà, quelques jours plus tard, chez Monsieur et Madame Pokker, dans la première maison d'un coron, propre et aéré, des abords de Lens.
On se rend compte tout de suite de la passion de M. Pokker ; sur un mur la dizaine de violons aux différentes formes qu'il a réalisés ces derniers temps, dans un coin un petit orgue électrique, dans un autre, un piano droit, récente acquisition, sur un coin d'armoire, une caisse de violon en train de sécher et sur le bahut, un disque (le dernier) du groupe de M. Pokker. Car ils ont fait 4 disques 30 cm. Le répertoire va du folklore tzigane "arrange", aux airs de variétés beaucoup plus occidentaux et modernes.
Mais reprenons la discussion avec M. et Mme Pokker. J'apprends qu'il est né en France, mais qu'il a passé 10 ans en Hongrie. Il y rencontre sa femme, hongroise de naissance. Tous deux parlent couramment le hongrois.
Dans sa jeunesse, M. Pokker commence à travailler le bois avec son père, menuisier-charpentier. Puis il fut mineur de fond et après 26 ans de service, "al' bowette et al' raval", il prend une retraite anticipée. Désormais un peu plus disponible, il va pouvoir se consacrer à la musique, au sein de sa formation qui joue dans les bals de la région, mais aussi chez lui, en commençant quelques réalisations. Les premiers instruments qu'il fabrique, vers 1970, seront des mandolines et des guitares… pour la famille.
Ses premiers violons sont fabriqués sans notion élémentaire de lutherie, mais témoignent déjà d'une habileté dans la fabrication. Ses premières éclisses sont formées de bouts de bois collés… l'un après l'autre. Il a même fabriqué un violon, avec au lieu d'éclisses, 600 allumettes alignées et collées ! Il a construit aussi une contrebasse en contreplaqué, avec Madame Pokker qui l'aide à courber les éclisses ! Mais de toute façon l'instrument résonne, et sert d'ailleurs toujours quand le groupe se produit en bal. Il va acquérir ensuite quelques ouvrages importants de lutherie (Tolbecque, Millant), qui vont définitivement le mettre sur la bonne voie.
Il entend parler bien sûr des ateliers de Mirecourt, et s'y rendra d'ailleurs 6 fois pour rencontrer M. Pajès, M. Miller (père et fils), M. Morizot (directeur de l'école de lutherie), avec qui il apprendra quelques trucs du métier, et pour y acheter du bois et des pièces de lutherie. De retour à Lens, c'est chaque fois l'occasion de fabriquer un autre instrument qui différera des autres soit par sa forme, soit par sa finition. Depuis il a participé au Salon du Mineur en 1979, en présentant sa fabrication et participera sûrement encore au prochain en 1982.
Hormis plusieurs violons de conception "classique", M. Pokker a produit un alto, quelques quittons (violon un peu plus gros et possède 5 cordes), une copie "de tête" d'une viole d'amour (10 cordes dont 5 sympathiques) aperçue dans un atelier en Bretagne, et plus récemment quelques violons à la table et à la touche marquetées dont un violon du type "Hardangerfelen" norvégien, à cordes sympathiques.
M. Pokker applique ses vernis au pinceau plutôt qu'au tampon. Cela donne peut-être une touche plus artisanale. De toute façon, le fait qu'il soit un bon "violoniste" est un gage de sérieux dans la fabrication, quand on sait, en plus, qu'il est très exigeant sur la sonorité d'un instrument.
[…]
Ah oui encore deux choses importantes pour les personnes intéressées par l'acquisition d'un instrument de M. Pokker : les prix pratiqués sont très abordables compte tenu du nombre d'heures passées, et les délais sont très convenables.
Gaby Delassus"







La Voix du Nord 20 janvier 2009 :
Joseph Pokker, dit « Yoska », s'est éteint à l'âge de 83 ans samedi, à Liévin. Avec sa disparition, s'est tue une voix du bassin minier. Celle de ce mineur devenu musicien qui aura partagé sa vie entre l'obscurité du fond et la lumière de la scène.
On l'appelait « l'homme aux doigts d'or » ou « le mineur devenu luthier ». Joseph Pokker était devenu célèbre dans la seconde moitié des années 1940, alors qu'il conduisait l'orchestre de Yoska et ses Tziganes. Ce nom ne dira sans doute rien aux plus jeunes. Mais ceux qui ont connu l'âge d'or des bals, l'ont forcément entendu jouer un jour.
Durant près d'un demi-siècle, mineur le jour, luthier la nuit, Yoska a couru la campagne, les noces, les communions, les fêtes locales... et les plateaux télés : des Jeux de 20 heures, en 1980, à Incroyable mais vrai aux côtés de Jacques Martin en 1983. Imaginez donc : un homme devenu figure locale, qui troquait sans cesse costume de scène et visage impeccable contre gueule noire et bleu de travail…
Joseph Pokker est né en 1926 à Lens. Mais était rapidement parti vivre une dizaine d'années en Hongrie, pays dont ses parents étaient originaires, avant de revenir, au milieu des années 1940. « À notre retour, après l'Armistice, la main d'oeuvre, à nouveau, était recherchée , nous confiait le musicien en 1996. Il fallait relancer l'industrie charbonnière. Je suis entré aux mines de Lens, à la fosse 2. » Et c'est dans la musique que l'esprit de Joseph trouvera un échappatoire à ses douloureux souvenirs de guerre, ses blessures, et le dur labeur quotidien d'un mineur de fond. En compagnie de ses frères, Nicolas, le guitariste, et Jean, l'accordéoniste, Joseph le violoniste créera l'orchestre de Yoska et ses Tziganes. Dès lors, le groupe écumera toutes les scènes du bassin minier jusqu'au début des années 1990. « C'était quelqu'un de très généreux, se souvient son fils. Partout où on l'invitait, il venait, bénévolement. Jusque dans les maisons de retraite, au marché aux fleurs, aux enterrements des mineurs...  » Son dernier concert, Yoska l'avait donné en 2006 à Vimy. Depuis, il continuait à fabriquer des instruments, comme il en avait toujours faits. Des violons, contrebasses, vielles à roue ou mandolines, qu'il concevait avant d'exposer. Ses instruments qu'il taillait de ses mains d'orfèvre pour ses doigts d'or.
Romain Musart"


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Théophile Carey (1863-1923)


Collection Abel Laporte

Théophile Amand Carey, Dunkerquois d'adoption, est né le 12 juillet 1863 à Arnèke, il est le fils de Jacques Winoc charpentier, scieur de long. Après avoir enseigné comme frère de la doctrine chrétienne pendant une dizaine d'années, il créé une entreprise de peinture, dont les bureaux se situaient au 20 de la place du Palais de Justice. C'est dans cette grande maison qu'il installera son atelier de lutherie. Il y exercera sa passion toute sa vie, de façon quasi clandestine, pour les nombreux amateurs dunkerquois. La qualité de son travail se distingue nettement de celle de la lutherie dite populaire, rien ne distingue ses violons de ceux réalisés par un professionnel, mais il a appris seul, à partir de quelques manuels.
En voici un exemple, croisé dans l'atelier d'un ami






Il a réalisé aussi un violoncelle qui était joué par sa belle fille, Marie Barroy, épouse de Gérard Carey, lui-même excellent violoniste d'après le témoignage de leurs filles Geneviève et Françoise, toutes deux pianistes.
Il décède le 9 mars 1923 à Dunkerque, il avait épousé Irma Lenys, originaire de Coudekerque-Village, à Dunkerque en 1891.

Christian Declerck

Voir aussi la page consacrée à Emile Remès, luthier amateur lillois, découvert récemment.





dimanche 24 novembre 2013

La chanson flamande, par André Biébuyck - 1937

Au 14e Congrès Flamand, organisé à Dunkerque en août, par le Vlaams Verbond van Frankrijk, André Biébuyck, directeur de l'Orphéon d'Hazebrouck, a présenté ce rapport qui a été publié dans la revue le Lion des Flandres n° 53, (source : bibliothèque du Comité Flamand de France) :


André Biébuyck 1885-1954
collection J.-P. Vanhove

  "Un soir du mois de mars 1923, les membres du Comité Flamand de France se réunissaient dans la Salle Aeolian à Lille. Ils étaient conviés à un véritable régal artistique : on allait parler des vieilles chansons flamandes. M. le Chanoine Looten montra l'immense service qu'Edmond de Coussemaker avait rendu à l'art et à la littérature flamands en allant recueillir de village en village, de ducasse en ducasse les chansons populaires. 
  Il définit le caractère poétique et moral de ces chansons qui font figure de "monument historique". Il  souligna que la recherche des vieilles chansons populaires revêt une importance, non seulement ethnique, mais scientifique. Toute la vie religieuse et familiale se révèle dans des œuvres, qui, si modestes qu'elles puissent être, sont lourdes des souvenirs du passé.
  M. Looten souhaitait alors que fussent réédités les Chants populaires des Flamands de France, livre rarissime et qu'on ne pouvait guère consulter que dans quelques bibliothèques. Ce souhait est aujourd'hui réalisé. Le Comité flamand a fait réimprimer en 1930 l'œuvre de de Coussemaker qui est maintenant devenue le livre de chevet des folkloristes impénitents que nous sommes.
  Avant de Coussemaker, aucune prospection n'avait été faite dans le Westhoek, et il faut bien le dire, après lui, il n'y avait plus grand chose à faire. Lorsque l'on veut parler du Chant flamand c'est toujours à l'érudit bailleulois qu'on se reporte. Tiersot, dans son savant ouvrage sur le chanson populaire, ne cite guère que lui quand il s'agit de la Flandre.
  Lors de la Conférence de la Salle Aeolian, après M. le Chanoine Looten, M. l'Abbé Bayart, étudia la chanson flamande au point de vue musical. Il en établit un nouveau classement non plus d'après le sujet traité, mais d'après les sources musicales où avaient puisé les compositeurs inconnus des vieux liederen.
Je n'aurai pas la prétention de revnir sur ce qui a été dit par les deux éminents conférencier, ni d'y ajouter quoi que ce soit. Je veux simplement vous dire aujourd'hui ce qu'on a fait au point de vue pratique, non pas pour sauver de l'oubli, les vieilles chansons (de Coussemaker s'est chargé de ce soin) mais pour les garder vivantes, ou plus exactement pour les faire revivre, car, il faut, hélas, le constater, on ne chante plus guère nos vieilles chansons, et Tino Rossi règne en maître, même dans les coins les plus reculés de la Flandre.
  Il ne faut pas nous attarder en regrets superflus, mais voir où nous pourrions porter utilement nos efforts. Nous voulons faire du folklore musical vivant. Ce projet est-il réalisable ? — Qu'a-t-on fait jusqu'ici ? — Que peut-on faire ? Je tâcherai de répondre à ces questions.
  Nous possédons les documents nécessaires qui ont été sauvés de l'oubli. C'est parfait. mais il ne suffit pas d'avoir dans les vitrines d'un musée de magnifiques pierres précieuses, si personne ne vient jamais les voir, ni si quelques spécialistes seulement viennent s'y documenter. Il faut que les gemmes étincelantes sien portées et promenées dans la foule. Peutêtre faudra-t-il parfois les sertir dans une monture moderne, grouper les perles trop petites pour constituer un heureux ensemble et les mettre en valeur ; qu'importe. Ce sera la seule façon de les montrer en public.
  Voyons d'abord ce qui a déjà été fait. Ces compositeurs ont trouvé une véritable mine dans le recueil de de Coussemaker. Le Maître Filleul, de Saint-Omer, a écrit Scènes Flamandes, où il s'est inspiré des airs de chez nous. On y entend notamment celui du Reuze. A Steenvoorde, le chef de musique a composé La Marche de Fromulus pour le Carnaval d'été avec des airs du pays. A Hazebrouck, M. Joseph Pattein est l'auteur de La Marche Flamande pour laquelle il a pris comme thème : En jup Marianne de saucepanne, etc...
  M. César Bourgeois (le père de notre sympathique ami M. Nicolas Bourgeois), qui après avoir été chef-adjoint de la Musique de la Garde Républicaine est chef de l'Harmonie de Beauvais, est l'auteur d'une Suite d'airs flamands qui fut exécutée pour la première fois le 27 janvier de cette année dans cette dernière ville. Un journal local en parle en ces termes : "Les différentes contrées de France possèdent toutes des complaintes, des chansons, des poèmes et des légendes populaires qui forment le folklore caractérisant admirablement le tempérament des habitants. M. de Coussemaker, membre correspondant de l'Institut de France, a réuni dans un important volume les Chants Populaires des flamands de France avec les mélodies originales. Le Directeur de l'Harmonie, M. César Bourgeois, a fait un choix de ces mélodies, les a harmonisées et orchestrées. Même ceux qui ne sont pas de la région nordique de la France ont pu y reconnaître des rondes, des cantiques, des Noëls, des chansons bachiques, et surtout des airs de carillons caractérisant le pays des beffrois, symbole des premières libertés communales. Le distingué accessoiriste Pisier a su mettre pleinement en valeur le jeu des cloches."
  C'est M. César Bourgeois également qui composé la musique de scène du Chevalier Aveugle, mystère de Flandre française en deux propos et trois images, dont j'avais donné l'idée à M. Nicolas Bourgeois et que nous avons mis au point ensemble. Le compositeur a puisé pour l'accompagnement dans le recueil de de Coussemaker. On y retrouve des mélodies dont il a su garder toute la fraîcheur qu'aucune fantaisie fâcheuse ne vient gâter.
  Certains compositeurs ou auteurs se sont servi de vieux airs flamands pour y adapter d'autres paroles. La jolie chanson du Looze Visschertje (le petit pêcheur) est devenue le chœur des buveurs dans l'opérette Princesse d'Auberge. Maurice Bouchor qui a fait de nombreuses chansons pour les écoles a tiré des airs d'une chanson de pêcheurs très populaire autrefois à Dunkerque : Reis naar Ijsland (Voayage à Islande) qui est devenu Notre Flandre. On l'a beaucoup chanté dans les écoles. Une autre transformation plus connue est celle de l'air du Reuze. En 1882, le compositeur cassellois Tac-Coen, qui était le Vincent Scotto du moment, agrémenta l'air du Reuze de quelques mesures supplémentaires. Un auteur à succès — on dirait aujourd'hui un parolier — Villemer-Delormel y adapta des paroles et cela devint Madelinette est mariée, chansonnette flamande, dit le sous-titre, créée par Mme Rivière au Concert Parisien. Curieuse destinée du vieil air flamand qui doit peut-être à Tac-Coen, il faut bien le reconnaître, d'avoir survécu et être resté populaire à Cassel.

collection personnelle

  Je vous dirai encore qu'un chansonnier en vogue, Jean Tranchant, s'est inspiré aussi de l'air du Reuze. "Je revenais, m'a-t-il écrit en réponse à une lettre par laquelle je lui demandais quelques renseignements, de Dunkerque à Lille en auto. Nous nous sommes arrêtés sur la Grand'Place de Cassel. Je revois encore le spectacle féérique qui s'est présenté à mes yeux. L'air que j'entendis m'obséda. Le lendemain je le notai, et j'en fis le leitmotiv de ma chanson : Les Marins de Surcouf". Evidemment, nous nous écartons quelque peu de notre sujet, mais je tenais à vous citer ce cas assez curieux.
  Dans une revue de Pierre Manaut, jouée à Lille il y a quelques années, l'auteur s'est servi lui aussi d'airs flamands et les a présentés d'une façon bien originales. Il avait transposé dans la Grande Guerre une scène de Cyrano de Bergerac, où la Compagnie de Carbon de Casteljaloux, cernée et privée de vivres, est démoralisée. Cyrano pour réconforter ses hommes fait venir Bertrandon, le fifre, et lui fait jouer les vieux airs de galoubet des pâtres de son pays. "Ces airs dont la musique a l'air d'être en patois". "Ecoutez les Gascons, c'est toute la Gascogne" di-il tandis que le fifre chante dans la nuit. Dans la Revue de Manaut, les Cadets de Gascogne sont devenus les poilus d'un régiment du Nord qui occupent une tranchée. Cyrano s'est mué en un sergent bleu horizon qui, pour chasser le cafard de ses hommes, a fait venir près de lui Désiré qui joue sur l'accordéon les vieux airs de Flandre.
  Dans les revues que j'ai donnée moi-même à l'Orphéon d'Hazebrouck, je me suis servi maintes fois des airs de Flandre. J'ai fait danser le Jan Smet flamand, le Quadrille des Carillons, composé avec les airs qu'égrènent les cloches de nos beffrois. J'ai également rassemblé en une seule chanson, différents airs populaires. Je vous en parlerai en terminant.
  Je voudrais maintenant vous dire quelques mots d'un effort — officiel cette fois — qui a été fait récemment pour la Chanson populaire en France, et de la contribution apportée par la Flandre dans cette tentative. Le Ministère de l'Education Nationale s'est avisé qu'il existait dans notre pays un trésor inexploré. des instructions furent données au début de cette année aux inspecteurs primaires pour que ceux-ci fissent enseigner aux enfants des écoles les vieux chants du terroir qui devaient être interprétés devant le micro et transmis par la T. S. F. Pour le Nord, l'enregistrement fut fait au cours du mois de juin, et le poste Paris P. T. T. diffusa les airs recueillis en deux séances radiophoniques qui eurent lieu les deux premiers dimanches de juillet. Le résultat ne fut pas ce que l'on avait espéré. La circulaire ministérielle, peu explicite, fut mal interprétée. On ne donna pas aux instituteurs de directives assez précises et le choix fut fait à la diable. Je fus convoqué à l'unique réunion qui eut lieu à l'Inspection Académique à Lille, le 30 avril. Mais à ce moment, la mise en répétitions était déjà faite et il ne fut plus possible de modifier ce qui avait été choisi. Dans le programme, assez déconcertant, je dois signaler toutefois : Le Vivat flamand, chanté par les écoles normales de Douai, Vivent les Saint-Sauveur, par Lille, le Reuze (plus exactement Madelinette est mariée) par Lille également, La Princesse mariée à un Anglais par l'école normale de garçons, et Petit Jean revenant de Lille, par l'école normale de filles. Tout le reste n'était que chansons, connues peut-être mais essentiellement modernes. Pour la Flandre Flamingante, trois écoles avaient été désignées : Dunkerque, Hazebrouck, Bailleul. On eût pu réaliser quelque chose de bien. Il n'en fut rien. Dunkerque choisit : L'hymne à Jean-Bart, Gloire à Jean-Bart et Gambrinus. Insister serait cruel. Bailleul donna la Chanson de Gargantua, celle qu'on chante au Carnaval et a été composée vers 1860. Le refrain — deux vers seulement — est en flamand : En hij komt toe / Met een hals lijk een dikke koe. La chanson de Sainte-Anne, extraite de de Coussemaker, fut interprétée… en français ! (l'adaptation qu'on trouve dans le recueil de Bouchor). Pour Hazebrouck, j'avais choisi d'accord avec M. Dernaucourt, inspecteur primaire, deux chansons que vous connaissez : 't Moeilijke kwezelke et 's Avonds. Hélas !, lorsqu'il s'agit de les faire chanter en flamand nous nous heurtâmes à des obstacles insurmontables. La mort dans l'âme, je dus me résigner à faire une adaptation française. Peut-être certains d'entre vous ont-ils entendu ces chansons que j'ai présentées moi-même au micro par une courte causerie, en m'excusant… de la trahison.
  Nous eûmes pour nous consoler l'exécution par la Symphonie de l'Ecole Primaire Supérieure d'Haubourdin, de la Suite d'airs flamands de M. C. Bourgeois, et, par les élèves de l'Institut Gombert à Fournes, le Choral des Flandres et les Cloches de Flandre, de M. Georges Blachon, mis en musique respectivement par MM. Casadessus et Bourgeois. Mais ne récriminons pas trop. Au contraire, réjouissons-nous de l'expérience qui a été tentée. Gardons l'espoir que l'initiative portera ses fruits et qu'on ne s'en tiendra pas à ce premier essai.
  Dans d'autres provinces, le personnel enseignant s'est intéressé depuis de longues années aux chansons populaires. C'est ainsi que MM. Maurice David, inspecteur d'académie, et Eugène Marty, directeur d'école ont publié des Chansons languedociennes pour les élèves des écoles primaires. M. Louis Melet, instituteur, a fait paraître Le Chant Languedocien et Pyrénéen à l'Ecole. Quand verrons-nous faire le même effort en Flandre ? Nous vous proposerons tout à l'heure d'adopter un vœu qui résume nos desiderata.
  J'aborderai pour terminer la question des enregistrements phonographiques. Il y a déjà longtemps que je me suis efforcé de faire enregistrer nos vieilles chansons flamandes. Mais que de difficultés !… Il y a la question commerciale qui prime tout. Un disque doit être marchand. Les dépenses engagées doivent être récupérées. elles sont de l'ordre de plus de 2.000 francs pour un disque deux faces (édition à 300 exemplaires). Vendre trois cents disques n'est pas chose facile. Il y a de moins en moins de Phonos, car il y a de plus en plus d'appareils de T. S. F. Je ne désespère pas toutefois de faire éditer la Suite d'airs de M. Bougeois, et Les Vieux refrains flamands que vous entendrez tout à l'heure. D'autre part, M. Nicolas Bourgeois a eu la bonne fortune de se mettre en rapports avec un organisme officiel qui pourra nous être utiles.
  A l'institut de phonétique dépendant de l'Université de Paris, a été adjoint le Musée de la Parole et du Geste, où l'on s'occupe de l'enregistrement de disques pédagogiques, culturels, folkloriques, médicaux, scientifiques, historiques. On y constitue une bibliothèque sonore, une phonothèque, déjà très riche à l'heure actuelle. Mais, alors qu'on y trouve les enregistrements les plus extraordinaires: chants de piroguiers africains, de fête de l'Oubanghi, de funérailles au Cameroun, chants fétiches du Fouta-Djallon, d'inhumation à Madagascar, de guerre au Maroc, chants pour faire boire les chameaux des Somalis, chants canaques, roumains, indiens — je vous fais grâce du reste — on y chercherait en vain un disque de chants populaires de chez nous.
  Nicolas Bourgeois a été fort bien accueilli par M. Roger Dévigne, sous-directeur de l'Institut de phonétique, qui serait fort heureux de vois sa collection s'enrichir de quelques mises sur cire des airs de Flandre. Ces enregistrements seraient faits gratuitement. et si un disque ainsi réalisé paraissait suffisamment marchand, il serait possible d'en faire un tirage sur ébonite. Nous allons nous efforcer de mettre au point un projet encore un peu imprécis, mais qui cette fois est susceptible de donner des résultats. La plus grandes difficulté sera pour nous de trouver des chanteurs adéquats. Sous prétexte qu'il s'agit de chansons populaires, il ne faudra pas faire interpréter celles-ci par des chanteurs inexpérimentés qui détonneraient ou prendraient de trop grandes libertés avec le rythme. Tombant dans l'excès contraires, il faudra pas non plus avoir recours à un artiste sorti du Conservatoire, qui chercherait surtout à faire valoir son organe, et traiterait nos délicieux folksongs, comme de simples opéras. Entre les deux extrêmes, il y a un juste milieu. La vieille chanson française a eu en Yvette Guilbert une interprète incomparable qui savait donner aux chefs-d'œuvre du folklore toute la naïveté, toute la saveur désirables et dont la diction impeccable était un régal pour les plus difficiles. D'une petite chanson de rien du tout, elle faisait, suivant le cas, tout un drame ou toute une comédie, qu'elle jouait avec une intensité de vie surprenante. Nous tâcherons de trouver l'Yvette Guilbert de la Chanson flamande pour vous donner l'an prochain une audition de disques réalisés avec son concours.
  Je ne veux pas pas abuser plus longtemps de vos instants. Et pour me faire pardonner un plat quelque peu indigeste, je vais vous servir un dessert. Il y quelques années, dans une de mes Revues, j'ai intercalé une scène que j'avais intitulée Les vieux refrains flamands. Une bonne grand-mère chantait à sa petite-fille les vieux airs de chez nous. Cela me permit de rassembler dans la même chansons, neuf petits airs que j'entendais chanter fréquemment il y a quelques quarante ans. Ces airs ne sont pas tous dans de Coussemaker, ou bien la version en est différente. Certains d'entre eux sont d'une truculence que le flamand peut se permettre. Et vous ne m'en voudrez pas si j'ai modifié certains mots. Sur ce je cède la place à Mademoiselle Anne-Marie Decalf, et à la petite Janine Verhaeghe, qui vont nous chanter Les Vieux refrains flamands."

Dans le compte rendu de  cette manifestation, paru dans le journal La Croix, on apprend que ces petites filles étaient accompagnées sur l'harmonium par le maire de Dunkerque Charles Valentin, fin pianiste.


mercredi 20 novembre 2013

Le Carnaval de Rome ou les divertissements des jours gras

De Carneval van Roomen of de Vastenavonds Vermaklykheden
Illustré par Jacques Callot





Edmond de Coussemaker, dans son recueil de Chants Populaires Flamands à propos du Carillon de Dunkerque s'interroge sur son origine "Appartient-il véritablement à Dunkerque, c'est à dire, a-t-il été composé par un Dunkerquois ou bien est-ce simplement un air qui a été adopté et rendu populaire par quelque carillonneur du temps ? Il serait peut-être difficile de décider la question en absence de tout document historique. Ce qui pourrait faire pencher la balance vers la dernière de nos hypothèses, c'est la grand analogie qu'on remarque entre l'air du carillon de Dunkerque et le premier air contenu dans un volume très rare, intitulé : De Carnaval [sic] van Roomen, of de Vastenavonds Vermaakelykheden [sic]. Te Harlem [sic], gedrukt by de Weed [sic] : H : van Hulkenroy, ana de Markt, in de letter A. 1718. Cet air et les autres du même volume ont tous un caractère original et présentent des rapports avec d'autres mélodies que l'on entend à Dunkerque au temps du carnaval. Il ne nous paraît pas douteux pourtant que ces mélodies soient hollandaises." Ce livre rare est maintenant consultable en ligne.







on le trouve aussi ici et ici

Merci à Mark pour son aide

samedi 9 novembre 2013

Charles Léon Decottignies, chansonnier, 1828-1883


illustration extraite de son recueil publié en 1864, coll. personnelle



Dans les concours de poésies patoises qui ont eu lieu à Roubaix en 1882 et à Lille en 1889. plusieurs concurrents ne savaient pas écrire ; aussi leur avait-on donné des secrétaires. A Lille et à Roubaix, bon nombre de chansonniers populaires ont été ou sont ouvriers et cabaretiers ; et, à l'occasion, ils ne se font pas trop tirer l'oreille pour dire une ou deux chansons. A Lille, Charles Decottignies, avant son entrée au chemin de fer du Nord comme graisseur, puis conducteur, était ouvrier corroyeur. Son établissement de cabaretier qui existe encore sous son nom, a pour enseigne Au Chansonnier Lillois. De temps à autre, il adressait à ses clients des cartes commerciales. Voici le teneur de l'une d'elles

A TITRE DE SOUVENIR POUR 1876
Ch. Decottignies, cabaretier par besoin, chansonnier par goût
et chanteur... par don
Distribution instantanée de bière et vers pour fêtes,
baptêmes, mariages, enterrements et noces.
Témoin aux naissances, unions conjugales et décès. Place Rihour, 17, à Lille.

Alexandre Desrousseaux
La Revue du Nord 1892

***

Charles Decottignies est né à Lille, dans le quartier Saint-Sauveur, rue du Petterinck, le 22 novembre 1828. Il est le fils d'Alexandre Joseph, cabaretier, né à Roubaix en 1783 et Augustine Philippine Françoise Schaepelynck, née à Lille en 1797. Il est filtier quand il épouse Charlotte Louise Regrigny (1830-1869) à Lille le 22 novembre 1853, fille d'un couple de journaliers. Après le décès de Charlotte, il épouse Sophie Augustine Lafra, à Valenciennes le 16 juillet 1874. A son décès, les témoins (son frère Hector et Alexandre Desrousseaux) le déclare "chansonnier lillois".

Christian Declerck

Grâce à Gallica nous avons accès aux nombreuses chansons qu'il a publiées, en voici quelques unes :




Les cabarets de Lomme : chanson en patois de Lille chantée par la Société des bons buveurs de la Clef des Champs à Lomme / signé : Ch. Decottignies

Les Emplois du chemin de fer mis en chansons, par Ch. Decottignies,...




Les combats de coqs : chanson lilloise / par Ch. Decottignies




Le quartier Saint-Sauveur, chanson nouvelle en patois de Lille chantée par la Société des Amis-Réunis au départ de la chasse. (Signé : Ch. Decottignies.)




L



Les autres sont ici

jeudi 24 octobre 2013

Le grand hommel du musée de Dunkerque

Le musée de Beaux-Arts de Dunkerque possède, dans ses réserves, une collection d'une quarantaine d'instruments de musique. Principalement d'origine extra-européenne : îles Salomon, Suriname, Chine, île de Java, Inde, Sumatra, Caraïbe, Mexique, Madagascar, Nigeria, Mozambique, îles Tongas, îles Marquises, provenant de la fondation du musée et donnés par des Dunkerquois voyageurs : Jules Conseil, M. Plaisant, Benoit Gernaert, J. Jocquelin, Stéphanie Soubry, Théodore Bray, Emmanuel Perre, M. Debuyser, M. Herbar-Leroy, le capitaine Baucheret, M. Lemattre, Dr Ange Raoul et Louis Jolly.

La collection d'instruments de musique, sortie des caisses,
présentée par la conservatrice Laurence Le Cieux
Photo parue dans la Voix du Nord le 23 février 1986

Parmi les quelques instruments européens, se trouve cet impressionnante cithare à touche qu'on aperçoit à gauche sur la photo ci-dessus. Elle a été donnée par M. Castillon vers 1840/50 d'après l'inventaire.

dessin de Patrick Delaval

Elle mesure 1,34 mètre de long et 20,5 cm à sa base, sur l'inventaire cet instrument inconnu à l'époque a été dénommé Ennéacorde (ennéa = 9).

photo Jean-Jacques Révillion

Cet instrument est à rapprocher des trois autres grandes épinettes connues :
- Le Noordsche Balke du musée d'Ypres, datant de la fin du XVIIIe siècle, malheureusement détruit pendant la guerre 1914-1918. Dont il subsiste un dessin et un fac-similé conservé au MIM à Bruxelles.
- un autre hommel flamand, plus petit, conservé au MIM.
- La Bûche des Flandres, conservée au Musée de la Musique à Paris, qui porte la signature J. .D Suzanne, La Wallois, 1793.

Les deux hommels du Musée Instrumental de Bruxelles
photo Rémi Dubois


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détails du hommel de Dunkerque :





Photos C. Declerck

samedi 12 octobre 2013

Radio Uylenspiegel 1980

Mise à jour le 8/1/2017




J'ai retrouvé une des premières émissions de cette radio flamande. Elle est datée du 23 mars 1980.
Un entretien de Pierre Vandevoorde (dit Keuntje) avec, d'après la cassette audio,
Julia BRUNNE et Maurice DEBRUYNE

Keuntje à gauche et Kerktje au micro

téléchargez ou écoutez ici

les débuts de la radio ici

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Un document exceptionnel, la saisie de février 1981, filmée par Anny De Decker.





On aperçoit furtivement
00:35 Henri Labaere
00:42 Raymond Declerck dit Kerktje †
00:48 Marthe Declerck †, de dos
00:50 Régis Demol et sa compagne
01:46 Pierre Vandevoorde dit Keuntje,  à droite




samedi 14 septembre 2013

L'épinette du Nord





l'épinette Coupleux de la collection de Jean-François Dutertre

Jean-François Dutertre a joué un rôle majeur dans l’épopée du revival folk en France, avec une poignée d’autres qui ont créé le Folk Club « Le Bourdon »  à Paris en 1969  avec, entre autres, Catherine Perrier, John Wright décédé le 4 septembre 2013, etc…
En 1974, dans la série « spécial instrumental », il sortait un premier disque chez le Chant du Monde   dédié à l’épinette des Vosges, où il faisait montre de ses talents d’instrumentiste et de chanteur, et développait une technique personnelle, au noteur et plectre (comme dans la tradition qu’il a recueillie auprès des derniers joueurs vosgiens), mais aussi aux doigts et en arpèges.
Ce disque a été à l’origine d’une redécouverte et d’un engouement pour l’épinette des Vosges un peu partout en France, et dans notre région du Nord-Pas de Calais.





Sur la couverture de la pochette, en photo, J.-F. Dutertre en action avec un instrument spécialement construit pour lui, et une photo d’une épinette ancienne*, double caisse, décrite comme « épinette du Val d’Ajol à la forme peu courante ».
Sauf que cette épinette compte sept cordes (l’épinette des Vosges en compte cinq), et que nous avons vu la même, dans les années 70, entre les mains d’un vieux monsieur de Fives-Lille, Albert Bulques, découvert par Michel Lebreton dont les parents tenaient un bistrot dans le quartier. M. Bulques fut l’un des points de départ de nos recherches sur l’épinette qu’on n’osait pas encore appeler « du Nord ». Et il prétendait s’être procuré l’instrument dans la région.

Michel Lebreton et Albert Bulques

Depuis, cet instrument (dont six exemplaires sont connus) a été clairement identifié comme étant fabriqué par la maison Coupleux, rue Carnot à Tourcoing, de par la ressemblance avec des instruments à simple caisse qui avaient conservé l’identification d’origine (bande de papier imprimée sous les frettes).
La preuve formelle fut apportée par les recherches d’Olivier Carpentier sur l’Aventure industrielle des frères Coupleux 1900-1935. En 2004, lors de l’exposition au centre d’histoire locale de Tourcoing était présentée une page d’un catalogue Coupleux de 1909 où l’épinette double caisse apparaissait  auprès d’une simple caisse, et de 3 autres modèles dont aucun n’est parvenu jusqu’à nous à ce jour.

Là où l’affaire se corse, c’est quand on s’intéresse à l’instrument sur lequel joue J.-F. Dutertre sur la photo en couverture, et dont il nous dit qu’il l’a utilisée pour le disque : « je me suis mis à l’école de ces instrumentistes [vosgiens], mais peu à peu j’ai élaboré mon propre style et cherché de nouvelles possibilités à l’instrument. Pour ce faire, j’ai fait construire par Robert Rongier un modèle spécial, agrandissement d’une épinette du Val d’Ajol à la forme peu courante  [on sait par des contacts directs avec Jean François qu’il s’agit de l’épinette Coupleux] […]  Une frette supplémentaire a été rajoutée au clavier traditionnel entre la 8ème et 9ème case [comme sur les épinettes du Nord…]. Mon choix s’est porté sur un modèle à 5 cordes ».
On peut donc en conclure que le disque qui fait référence pour le renouveau de l’épinette en France a été essentiellement  réalisé que ce soit pour l’iconographie ou pour le contenu musical avec une épinette du Nord… Ca méritait d’être dit. **
Ce qui n’enlève rien au talent de Jean François Dutertre, ni au rôle qu’il a joué pour le renouveau de l’épinette (tout court …).


Jean-Jacques Révillion

* voir planche n°25, octobre 1986, pp. 41 et 43 de L’Epinette du Nord, par Patrick Delaval, Hazebrouck, 1997, qui mentionne aussi l'épinette "des Vosges" qui est dans la collection de Jean Richie, joueuse de dulcimer renommée.

** la réponse de Jean-François Dutertre est ici



The dulcimer book, Jean Ritchie, 1963





il reste quelques exemplaires de ce livre,
en vente au Centre Socio-Educatif
place Georges Degroote, 
BP 10517, 59190 Hazebouck

mardi 3 septembre 2013

Cornemuses à Dunkerque

mise à jour 26 avril 2015

Dans les comptes de la ville de Dunkerque on trouve la mention de la présence d'un joueur de cornemuse, ou plutôt de musette, au XVIIe pour la Kermesse de la ville et la procession du géant.



"Payé à Nicolas Richaut jueur de la musette pour avoir joué aveq la dite musette au devant du Geand pendant la caremesse passé, par ord[onnance] du 28me juin 1681 pour acquit ———— LT 6 [livres tournois]"

La présence d'un joueur de musette est exceptionnelle, habituellement ce sont des joueurs de violon qui accompagnent la procession de la Kermesse, comme le prouve ce dessin d'époque, publié par Henri Durin. Sur un autre dessin de la même planche ils sont désignés comme joueurs de piston, l'imprimeur, ou l'auteur, ayant eu certainement des difficultés à déchiffrer le manuscrit.



Une autre mention se trouve sur la représentation qu'a faite le peintre Orlando Norie, en 1856*, du défilé de la procession du Reuze sous la Restauration. Il y montre quatre joueurs de cornemuses précédant le géant. Mais ce dessin a été réalisé beaucoup plus tard et nulle part, dans les comptes de la ville, on ne retrouve la trace de ces musiciens, d'autant que la procession a connu une interruption de 65 ans et n'a donc pas eu lieu pendant la Restauration.


Jean-Luc Porhel, ancien archiviste de la ville de de Dunkerque, dans un article**, a supposé que ce dessin représentait le cortège de 1840, mais il ne cite pas ses sources quant à la présence des trois [sic] joueurs de cornemuse qu'il mentionne.
En 1857, l'imprimeur Benjamin Kien publie un opuscule titré "Le carnaval de Dunkerque, suivi de quelques notes sur les mascarades, le bateau de Jean Bart, le Reuze, etc..., chantons flamandes, etc..." on y lit "Autrefois le Reuze, précédé d'un tambour-major choisit parmi les plus lilliputiens de la population, était accompagné de quatre joueurs de cornemuses, de fifres et de tambours. Le pas de danse était réglé par les cornemuses, le pas de marche par les fifres et tambours. Le tambour-major frappait le Reuze de sa canne et la nature du coup indiquait à l'intérieur l'espèce de mouvement à exécuter. Actuellement, pendant la promenade du Reuze, le carillon de la tour fait entendre l'air traditionnel avec lequel nos aïeux ont été bercés, l'air favori de "Keer u e'som" que la génération flamande d'aujourd'hui répète encore avec tant de délices"

Ce texte est repris en 1899 dans le Bulletin de l'Union Faulconnier qui donne sa source : un manuscrit conservé dans les archives de la société. Ce manuscrit a été rédigé par Philippe Alexandre de Queux de Saint Hilaire (1766-1857) vers 1802 et il situe cette description "au milieu du XVIIIe siècle", ce qui semble plus crédible mais reste toujours sans preuve.

Christian Declerck

* Conservée au Musée des Beaux-Arts de Dunkerque
* Reuze, le géant de Dunkerque, Revue historique de Dunkerque et du littoral, n°32, 1998, pp. 75 à 104

vendredi 16 août 2013

Cordéoneu

L'Accordéoneu

collection personnelle

Cette chanson fut créée et enregistrée en 1955 par le chanteur Bob Deschamps d'après une chanson plus ancienne dont les paroles et la musique avaient été recueillies par André Pletinckx, sur un arrangement musical de G. Rieding et éditée à Charleroi aux 100 000 chansons. C’est un mélange de flamand, de picard et de français, qui était utilisé aussi dans les chansons de Mi-Carême imprimées et vendues à Roubaix et Tourcoing à la fin du XIXe siècle. Voir l’excellente étude d’Elien Declercq sur l’histoire des migrants belges en France, revisitée à travers la chanson populaire (1870-1914). 

Plusieurs versions ont été enregistrées ensuite, d’abord par Andrex, puis par Raoul de Godewarsvelde et Edmond Tanière, mais la plus truculente est celle de Bob Deschamps  

Je pense que cette chanson a la même origine roubaisienne que les chansons étudiées par Elien Declercq. On a continué de la chanter parce qu’elle est intemporelle. La musique (et peut-être la chanson) était déjà utilisée pendant le carnaval de Dunkerque, voir sur cette page le « collectage » fait par Henri Girard avant 1900, pour composer son quadrille dunkerquois.




On m'a donné récemment une autre référence de son usage dans la région lilloise au début du XXe siècle, une feuille volante d'une chanson de carnaval publiée en 1905 : L'Utilité du Balai, chanson nouvelle, en patois de Marcq en Barœul, chantée par les Amis Réunis de l'Estaminet tenu par Henri Watelle, fabricant de Balais, sur l'air du Codionneux. Cette chanson est conservée à la Bibliothèque de Lille, cote 44186/1905/19.

Christian Declerck


Voici les paroles originales :





I
Ze l'suis venir de Popimplûhûte
Pac' que z'étint toudis dir' à l'maizon
Qu'à Roubignou Minhir Flahute
Aim'à danser au son du Cordézon
Quans qu'i c'est mi c'est in bon muzicienne
Z'ai cru fair' mon z'av'nir avec en Roubizienne
Ze suis venir in Dimanz’ à dinner
Avec mon Cordézon pour zouer dinstous les Cab'rets

A Roubignou
Amuse vous
Brok ni quir et Trek en kir
Quant tu voulez prend’ du plaisir
N'betche zweek en ascouter
Quant tu voulez tertou's danser
Cordéoneu Mi c'est toudis Zwéyeux  )
Soir et matin ze fais danser les zins    )--bis

II
Ascoute bien un'fois mam'zelle
Quant tu vouley' çoisir un' amoureu
Tu l'fras zamais un choix plus belle
Quant tu prendeye un bel cordéoneu
Dins mon maison quand les éfants c'est braire
C'est print'ma cordézon et rad'min eu se taire
Dans mon semain'ze vas zamais travié
Z gangn'bien mon quinzain’ à zouer dans les cab'rets

A Roubignou...

III
Ze connais tout' les z'airs de France
Tu pou d'mander à mi s'que tu vouler
Quand ze l'étent'un nouvis danse
Faut né lontimps ou tout s' suite l'apperdez
In z'air walon' ou ben in z'air flaminte
Ze l'a d'ja dés méday's patavna tout m'vint'
A Roubignou c'est y co mi l'meyeur
C'est la sti décoré pou li rwé des cordéoneu

A Roubignou...