samedi 14 septembre 2013

L'épinette du Nord





l'épinette Coupleux de la collection de Jean-François Dutertre

Jean-François Dutertre a joué un rôle majeur dans l’épopée du revival folk en France, avec une poignée d’autres qui ont créé le Folk Club « Le Bourdon »  à Paris en 1969  avec, entre autres, Catherine Perrier, John Wright décédé le 4 septembre 2013, etc…
En 1974, dans la série « spécial instrumental », il sortait un premier disque chez le Chant du Monde   dédié à l’épinette des Vosges, où il faisait montre de ses talents d’instrumentiste et de chanteur, et développait une technique personnelle, au noteur et plectre (comme dans la tradition qu’il a recueillie auprès des derniers joueurs vosgiens), mais aussi aux doigts et en arpèges.
Ce disque a été à l’origine d’une redécouverte et d’un engouement pour l’épinette des Vosges un peu partout en France, et dans notre région du Nord-Pas de Calais.





Sur la couverture de la pochette, en photo, J.-F. Dutertre en action avec un instrument spécialement construit pour lui, et une photo d’une épinette ancienne*, double caisse, décrite comme « épinette du Val d’Ajol à la forme peu courante ».
Sauf que cette épinette compte sept cordes (l’épinette des Vosges en compte cinq), et que nous avons vu la même, dans les années 70, entre les mains d’un vieux monsieur de Fives-Lille, Albert Bulques, découvert par Michel Lebreton dont les parents tenaient un bistrot dans le quartier. M. Bulques fut l’un des points de départ de nos recherches sur l’épinette qu’on n’osait pas encore appeler « du Nord ». Et il prétendait s’être procuré l’instrument dans la région.

Michel Lebreton et Albert Bulques

Depuis, cet instrument (dont six exemplaires sont connus) a été clairement identifié comme étant fabriqué par la maison Coupleux, rue Carnot à Tourcoing, de par la ressemblance avec des instruments à simple caisse qui avaient conservé l’identification d’origine (bande de papier imprimée sous les frettes).
La preuve formelle fut apportée par les recherches d’Olivier Carpentier sur l’Aventure industrielle des frères Coupleux 1900-1935. En 2004, lors de l’exposition au centre d’histoire locale de Tourcoing était présentée une page d’un catalogue Coupleux de 1909 où l’épinette double caisse apparaissait  auprès d’une simple caisse, et de 3 autres modèles dont aucun n’est parvenu jusqu’à nous à ce jour.

Là où l’affaire se corse, c’est quand on s’intéresse à l’instrument sur lequel joue J.-F. Dutertre sur la photo en couverture, et dont il nous dit qu’il l’a utilisée pour le disque : « je me suis mis à l’école de ces instrumentistes [vosgiens], mais peu à peu j’ai élaboré mon propre style et cherché de nouvelles possibilités à l’instrument. Pour ce faire, j’ai fait construire par Robert Rongier un modèle spécial, agrandissement d’une épinette du Val d’Ajol à la forme peu courante  [on sait par des contacts directs avec Jean François qu’il s’agit de l’épinette Coupleux] […]  Une frette supplémentaire a été rajoutée au clavier traditionnel entre la 8ème et 9ème case [comme sur les épinettes du Nord…]. Mon choix s’est porté sur un modèle à 5 cordes ».
On peut donc en conclure que le disque qui fait référence pour le renouveau de l’épinette en France a été essentiellement  réalisé que ce soit pour l’iconographie ou pour le contenu musical avec une épinette du Nord… Ca méritait d’être dit. **
Ce qui n’enlève rien au talent de Jean François Dutertre, ni au rôle qu’il a joué pour le renouveau de l’épinette (tout court …).


Jean-Jacques Révillion

* voir planche n°25, octobre 1986, pp. 41 et 43 de L’Epinette du Nord, par Patrick Delaval, Hazebrouck, 1997, qui mentionne aussi l'épinette "des Vosges" qui est dans la collection de Jean Richie, joueuse de dulcimer renommée.

** la réponse de Jean-François Dutertre est ici



The dulcimer book, Jean Ritchie, 1963





il reste quelques exemplaires de ce livre,
en vente au Centre Socio-Educatif
place Georges Degroote, 
BP 10517, 59190 Hazebouck

mardi 3 septembre 2013

Cornemuses à Dunkerque

mise à jour 26 avril 2015

Dans les comptes de la ville de Dunkerque on trouve la mention de la présence d'un joueur de cornemuse, ou plutôt de musette, au XVIIe pour la Kermesse de la ville et la procession du géant.



"Payé à Nicolas Richaut jueur de la musette pour avoir joué aveq la dite musette au devant du Geand pendant la caremesse passé, par ord[onnance] du 28me juin 1681 pour acquit ———— LT 6 [livres tournois]"

La présence d'un joueur de musette est exceptionnelle, habituellement ce sont des joueurs de violon qui accompagnent la procession de la Kermesse, comme le prouve ce dessin d'époque, publié par Henri Durin. Sur un autre dessin de la même planche ils sont désignés comme joueurs de piston, l'imprimeur, ou l'auteur, ayant eu certainement des difficultés à déchiffrer le manuscrit.



Une autre mention se trouve sur la représentation qu'a faite le peintre Orlando Norie, en 1856*, du défilé de la procession du Reuze sous la Restauration. Il y montre quatre joueurs de cornemuses précédant le géant. Mais ce dessin a été réalisé beaucoup plus tard et nulle part, dans les comptes de la ville, on ne retrouve la trace de ces musiciens, d'autant que la procession a connu une interruption de 65 ans et n'a donc pas eu lieu pendant la Restauration.


Jean-Luc Porhel, ancien archiviste de la ville de de Dunkerque, dans un article**, a supposé que ce dessin représentait le cortège de 1840, mais il ne cite pas ses sources quant à la présence des trois [sic] joueurs de cornemuse qu'il mentionne.
En 1857, l'imprimeur Benjamin Kien publie un opuscule titré "Le carnaval de Dunkerque, suivi de quelques notes sur les mascarades, le bateau de Jean Bart, le Reuze, etc..., chantons flamandes, etc..." on y lit "Autrefois le Reuze, précédé d'un tambour-major choisit parmi les plus lilliputiens de la population, était accompagné de quatre joueurs de cornemuses, de fifres et de tambours. Le pas de danse était réglé par les cornemuses, le pas de marche par les fifres et tambours. Le tambour-major frappait le Reuze de sa canne et la nature du coup indiquait à l'intérieur l'espèce de mouvement à exécuter. Actuellement, pendant la promenade du Reuze, le carillon de la tour fait entendre l'air traditionnel avec lequel nos aïeux ont été bercés, l'air favori de "Keer u e'som" que la génération flamande d'aujourd'hui répète encore avec tant de délices"

Ce texte est repris en 1899 dans le Bulletin de l'Union Faulconnier qui donne sa source : un manuscrit conservé dans les archives de la société. Ce manuscrit a été rédigé par Philippe Alexandre de Queux de Saint Hilaire (1766-1857) vers 1802 et il situe cette description "au milieu du XVIIIe siècle", ce qui semble plus crédible mais reste toujours sans preuve.

Christian Declerck

* Conservée au Musée des Beaux-Arts de Dunkerque
* Reuze, le géant de Dunkerque, Revue historique de Dunkerque et du littoral, n°32, 1998, pp. 75 à 104