samedi 23 mai 2015

On a retrouvé l’épinette de Mr Desmet…


 Mr Desmet en 1970 avec ses deux épinettes
photo originale de Nord Eclair, collection particulière


Mai 1997 : le Centre Socio Educatif d’Hazebrouck, sous la direction de Patrice Heuguebart organise une exposition sur le thème de l’épinette du Nord dans le cadre de son festival « Folk en Mai ». Patrice charge votre serviteur de l’organisation de l’expo, et décide d’éditer à cette occasion un catalogue qui soit une synthèse des travaux des recherches menées depuis une vingtaine d’années par l’association « Traces », fondée en 1984. Le fameux « livre sur l’épinette du Nord » dont on parlait depuis un moment allait enfin voir le jour.
Patrice confie à Patrick DELAVAL la coordination de ce travail collectif dans lequel on retrouve la somme de tout ce que nous avions découvert à l’époque sur l’épinette dans le Nord Pas-de- Calais : documents, photos, instruments anciens, musiciens retrouvés encore en activité, articles de journaux parus dans la presse régionale sur le sujet, etc. On y retrouve en bonne place le considérable travail iconographique mené par Patrick Delaval, avec ses planches dessinées reproduisant les instruments et leurs principales caractéristiques.
Ce catalogue est devenu une véritable bible, un ouvrage de référence sur cet instrument, l’épinette du Nord, témoignage d’une pratique musicale populaire vivante du début du XXe siècle jusqu’aux années 70, et dont le souvenir aurait bien failli disparaître des mémoires sans le travail de recherche de quelques passionnés des musiques traditionnelles du Nord de la France. On peut le dire, avant nos recherches et nos découvertes, l’épinette du Nord n’existait pas (ou plus…)

Le 30 Avril 1997 a lieu de vernissage de l’expo au CSE où l’on peut admirer les instruments rassemblés par quelques collectionneurs passionnés. On y trouve également, prêté par le musée des Beaux arts de Dunkerque, le plus ancien instrument retrouvé grâce à la perspicacité de Christian Declerck (le grand Hommel du musée de Dunkerque date probablement du XVIIIe siècle.)
Et grâce à l’énergie déployée par Patrice Heuguebart, le livre de l’épinette du Nord est livré à temps pour l’expo. Bref, un vrai bonheur pour les passionnés que nous sommes !


Mai 2015 : je reçois un mail de Jean-Luc Matte qui me signale une annonce sur le site Le Boncoin pour une épinette localisée à Tourcoing. Ca tombe bien, étant en vacances et absent du Nord, elle avait échappé à ma vigilance. A la vue de la photo publiée avec l’annonce ( une belle double caisse d’un modèle inconnu), je me précipite sur mon iphone pour contacter le vendeur et lui signifier mon intérêt. Jean Luc me renvoie un mail en disant que l’annonce est reparue une seconde fois, et s’étonne que je n’aie pas fait affaire. Je recontacte le vendeur et me rend compte que suite à une mauvaise manœuvre, il n’a pas reçu mes deux premiers mails ! Plutôt ballot.
Cette fois c’est bon, il ou plutôt elle me recontacte : il s’agit d’une épinette qu’elle tient de famille, mais ne sait pas m’en dire grand chose. Je prends rendez-vous dès mon retour et elle me demande de bien vouloir la renseigner sur cet instrument qu’elle méconnait. Lors de notre rencontre, à Tourcoing, Mme L. , avec sa sœur également présente, m’explique que l’instrument appartenait à son grand père, Ernest Desmet, ou à son arrière grand-père, Florent De Smet (le patronyme s’écrivait en deux mots à l’origine), qui habitait Roncq. Je demande si elles ont des photos de leurs aïeux, avec ou sans épinette, les deux sœurs me promettent de chercher. L’instrument est une belle double caisse, différente des Coupleux dont elle ne constitue pas une copie (proportions, forme de la tête, etc.) elle possède 8 cordes, (4 chanterelles , 4 bourdons), le fameux demi-ton supplémentaire à la septième case, une belle fabrication. Je fais affaire, mais un détail me chiffone : l’instrument est en contreplaqué, ce qui ne colle pas avec l’âge supposé ; l'aînée des deux sœurs étant née en 1954, et la plus jeune en 1966, si on compte 2 générations (ou 3 …) au dessus, on arrive au début du XXe siècle. Or la généralisation du contreplaqué (inventé fin XIXe) se situe plutôt entre les deux guerres.




l'épinette faite par M. Desmet en 1968
collection et photos J.-J. Révillion


Je commence à leur raconter ce que je sais sur l’épinette, en feuilletant le livre de l’épinette du Nord, montrant différents modèles, et je tombe sur la page 103, qui reproduit un article du journal Nord Eclair daté du 2 octobre 1970, avec la photo d’un Mr de Roncq jouant de son épinette .


Nord Eclair 2 octobre 1970



« Tenez , dis-je , regardez, l’instrument qu’il joue ressemble à celui que vous me proposez ». Réaction immédiate et étonnée des deux sœurs : « Mais c’est notre grand père, sur la photo ! »
A la lecture de l’article de Nord Eclair, tout s’explique, Ernest DESMET a acheté, lors de son évacuation en 1916 à Mère les Alost en Belgique, pour 1,25 centime une épinette dont il a joué toute sa vie.

la première épinette de M. Desmet
collection particulière, photo X

En 1968, lors de son départ en retraite, il s’est construit un deuxième instrument, dont la description dans l’article correspond tout à fait à l’instrument dont j’ai fait l’acquisition. D’où l’emploi du contre-plaqué, qui correspond avec la période de construction tardive de l’instrument. Les deux sœurs avaient entendu parler de cet article sur leur grand-père, dont il était très fier.
Je suis rentré chez moi tout ému de ma découverte, et tout content d’avoir retrouvé un instrument dont nous n’avions qu’une photo et une description dans un article de presse paru il y a 45 ans !
Et avec plein de questions en tête : qu’était devenue l’épinette achetée en 1916, de quel modèle s’agissait il ? Quelle était la pratique musicale de Ernest DESMET, dans quel cadre l’exerçait il ? Quel était son métier, l’unique instrument de sa fabrication témoignant d’une indéniable maîtrise du travail du bois ? Quand était-il né, et décédé ?
Les deux sœurs m’avaient demandé de leur transmettre une copie de l’article concernant leur grand-père, ce que je m’empressais de faire, et elles ont eu la gentillesse d’enquêter dans la famille sur les questions que je leur posais. Elles m’ont depuis transmis des réponses qui permettent de compléter le puzzle :
- Ernest DESMET est né à Roncq en 1902*, et décédé en 1994. Il avait donc 14 ans quand il a fait l’acquisition de sa première épinette en 1916.
- Sa première épinette existe toujours, elle est conservée dans la famille, en Bourgogne. Elles m’en ont même fourni une photo. C’est une simple caisse, mais d’un modèle inconnu de moi. En tous cas, il ne s’en est pas servi comme modèle pour construire celle de 1968, qui évoque plutôt les Coupleux double caisse.
- Il était sabotier à l’origine, mais a dû faire d’autres métiers suite à la crise des années 30. Il est vrai que le sabot de bois a été abandonné dans le nord de la France plus rapidement que dans d’autres régions, au profit de la galoche à semelle de bois et dessus en cuir. Mais cela explique la dextérité de Mr Desmet dans le travail du bois (la tête notamment, en prunier sculpté, est particulièrement esthétique).

M. Desmet, musicien à l'Harmonie de Roncq

- Ernest DESMET, qui jouait également du cor à l’harmonie réservait l’usage de son épinette aux réunions de famille. Les deux sœurs n’ont pas souvenir de son répertoire, mais on en a quelques indications dans l’article de Nord Eclair : du répertoire à la mode de son temps : Frou-Frou, les Ponts de Paris, Etoile des neiges, etc.
Les deux sœurs ont tenu promesse et m'ont envoyé des photos d'Ernest. Sur l'une il est en tenue de musicien d'harmonie. Et puis elles ont retrouvé l'original de la photo de Nord Eclair, avec un plan plus large, non coupé. Et là, surprise, on y découvre au premier plan la première épinette d'Ernest, celle qu'il a acheté à l'âge de 14 ans lors de son évacuation en Belgique en 1916
Bref, une rencontre et une découverte qui donnent envie de continuer le travail de recherche ; il y a encore de la matière et de belles surprises nous attendent encore.
Jean Jacques REVILLION

Mai 2015

----
* Son père, Florent Joseph Desmet, peigneur de lin, est né à Audenarde/Oudenaarde en 1876, son épouse, Clémence Deblauwe, est née à Halluin en 1879, ils se marient à Roncq en 1900. Le père de Clémence, Frédéric, est né à Bekegem, près d'Ostende, en 1849, sa mère, Marie Vancoppernolle, cabaretière, est née à d'Halluin. C. D.